Langues de Mayotte

Introduction

Mayotte est l’île la plus méridionale de l’archipel des Comores, dans l’océan indien, entre Madagascar et la côte orientale de l’Afrique, à la latitude du Nord du Mozambique. Elle est composée de la Grande-Terre séparée par un bras de mer de 4 km de la Petite-Terre à laquelle est rattaché le rocher de Dzaoudzi.

Alors que les trois autres îles de l’archipel, Grande-Comore (Ngazidja), Mohéli (Mwali), Anjouan (Ndzuani), sont devenues indépendantes en 1975, Mayotte (Maore) est restée sous administration française. Les raisons politiques qui expliquent cette divergence de choix entre les îles ne doivent pas pour autant faire oublier que, sur un plan culturel et linguistique, Mayotte fait partie du même ensemble que les trois autres îles.

Sur un plan culturel, ces quatre îles appartiennent, comme les régions côtières du Sud de la Somalie jusqu’au Nord du Mozambique, à l’aire culturelle swahili qui se caractérise par des apports arabes et une très forte imprégnation de l’Islam sur un fond africain.

Il était communément admis, jusqu’en 1975, date des premières missions linguistiques aux Comores, que les parlers comoriens étaient des dialectes du swahili. Ce jugement rapide se fondait sur la constatation que, en swahili comme en comorien, le lexique emprunte de nombreux termes à l’arabe classique et aux parlers de la péninsule arabique (environ 40% du lexique).

Ces emprunts se sont effectués directement ou par l’intermédiaire du swahili :

- Au XVIème siècle, une vague de colonisation en provenance d’Oman et du golfe arabo-persique (désignée comme les "Shirazi") a atteint les Comores, peut-être sous forme d’installations directes mais probablement davantage sous formes de mouvements successifs via les villes arabisées de la côte orientale d’Afrique, - Ultérieurement, au XVIII et XIXème siècles, le parler de Zanzibar, qui devait devenir ensuite la base du swahili standard, a été la langue commune de la diplomatie et du commerce dans toute la région.

Une analyse plus poussée des structures des langues comoriennes montre que nous avons aujourd’hui une langue à part entière, bien distincte du swahili et divisée en deux sous-groupes, grand comorien (ngazidja) et mohélien (mwali), d’une part, et anjouanais (ndzuani) et mahorais (maore) de l’autre. Il n’y a aucune intercompréhension entre les parlers comoriens et le swahili, qu’il soit standard ou dialectal, tandis qu’il y a intercompréhension entre les parlers comoriens. Ce sont des langues bantoues. Le terme bantu (francisé dans la suite du texte sous la forme “bantou”) désigne un ensemble de plus de 300 langues qui constitue le groupe linguistique le plus important d’Afrique sub-saharienne (du Cameroun au Cap et d’un océan à l’autre). Ces langues se caractérisent par une très grande homogénéité de structure, homogénéité comparable à celle des langues romanes.

Il faut enfin préciser qu’une minorité des Mahorais a pour langue maternelle un parler malgache appelé dans cette langue : kibushi ou encorekibushi kimaore [1] , c’est à dire “malgache de Mayotte”, shibushi [2] en mahorais. Ces villages (une vingtaine) de langue malgache sont dispersés dans toute l’île et ne constituent pas une région particulière de Mayotte. Les Mahorais malgachophones parlent également mahorais alors que la réciproque n’est pas vraie. Cette différence est uniquement linguistique et l’homogénéité culturelle est très forte, avec des modes de vie, des valeurs et des croyances identiques toujours très marqués par l’Islam.

Cette langue, comme les autres parlers de Madagascar, se rattache à la famille des langues austronésiennes parlées essentiellement en Indonésie et dans les îles du Pacifique. Cette famille de langue n’a rien à voir avec le grand ensemble africain des langues bantoues et Mayotte constitue donc, en quelque sorte, un des rares points de contact entre deux très grandes zones linguistiques séparées, ailleurs, par des milliers de kilomètres d’océan. Pour plus d’information sur ce parler malgache de Mayotte, minorité à l’intérieur d’une minorité, voir les travaux de Noël Gueunier.

Histoire linguistique et situation actuelle

Le mahorais (dans la langue : maore), est une langue à tradition orale ; son histoire est donc très difficile à reconstruire. L’utilisation de l’écriture en graphie arabe est ancienne à Mayotte, mais cette alphabétisation a servi essentiellement à la lecture du Coran ou d’ouvrages religieux ou juridiques en langue arabe. Les Mahorais ont eu également recours à la graphie arabe pour établir des documents diplomatiques ou commerciaux mais ceux-ci ont été souvent rédigés en swahili, la langue de communication de la région entre les XIIème et XVIIIème siècles. Nous n’avons pratiquement aucun document écrit ancien qui nous permette de retracer une histoire de l’évolution de la langue. Les traditions orales sont, en revanche, encore très vivantes et elles constituent un corpus considérable de contes dans lesquels on retrouve des thèmes africains et des thèmes du monde arabe. On y trouve même parfois, dans des parties chantées, des formules magiques, incompréhensibles aux Mahorais aujourd’hui, qui sont en fait du makua, langue parlée au nord du Mozambique, ce qui montre que les contacts ont été complexes entre Mayotte et la côte africaine (apports très anciens puis apports plus récents liés à la traite des esclaves dans l’océan indien à l’époque moderne).

Mayotte a une population d’environ 150 000 habitants et l’aire d’extension du mahorais se confond avec la surface de l’île. Il y a bien, en effet, une émigration comorienne importante et assez ancienne vers Madagascar (Majunga), La Réunion et la France métropolitaine (en particulier à Marseille, quartier de l’hôtel Louvois) liée aux emplois de Comoriens dans la marine marchande. Mais cette émigration a surtout été le fait des Grand-Comoriens et des Anjouanais qui ont quitté des îles plus densément peuplées. A l’intérieur de cette émigration, le pourcentage d’Anjouanais au parler très proche du mahorais est important, mais la proportion de Mahorais est très marginale.

D’après le recensement de 1991, 65 à 70 % de la population de Mayotte ne maitrisait pas, ou maitrisait mal, le français à cette date. On estime qu’aujourd’hui ce pourcentage serait d’environ 60 %. Mis à part quelques fonctionnaires d’origine métropolitaine, il n’existe pas de francophones monolingues à Mayotte.

Marie-Françoise ROMBI (CNRS, LACITO)

Les langues de Mayotte