Les langues kanaks

Toutes les langues kanak de Nouvelle-Calédonie appartiennent au rameau océanien de la famille linguistique austronésienne (Océanie, Insulinde et Taïwan). Par contre elles sont sans relation linguistique avec les langues papoues de Nouvelle-Guinée ou avec celles des aborigènes d’Australie.

Les langues kanak se répartissent en deux grands groupes : celles de la Grande Terre et celles des Loyauté. La plupart de ces petites langues présentent des variations dialectales et se subdivisent encore en parlers souvent dotés d’un nom. La distinction entre langues et dialectes (ou parlers) n’est pas toujours facile à faire et, de ce fait, le simple décompte des langues néo-calédoniennes s’avère problématique.

Les langues kanak sont parlées par de petites communautés liées entre elles par de multiples relations matrimoniales ou politiques. Les locuteurs sont traditionnellement bilingues ou plurilingues : ils parlent ou comprennent la langue de leurs voisins, celle de leur famille maternelle en cas de mariage à l’extérieur du groupe linguistique. On parle de plurilinguisme égalitaire pour souligner qu’aucune langue particulière n’était dotée de prestige ou dans un rapport de domination avec les autres.  Avec ces langues se perpétuent les savoirs du monde kanak et la mémoire des différents terroirs.

Distribution géographique des langues Avec la création récente d’un Conseil Consultatif Coutumier ont été constituées huit « Aires coutumières » : cinq sur la Grande Terre et trois aux Loyauté. Chaque aire dispose d’un Conseil qui peut délibérer sur les problèmes de langue et de culture. Les différentes langues sont présentées dans le cadre de ces aires coutumières.

Langues kanak de la Grande Terre :

Aire coutumière Hoot ma Waap

14 000 locuteurs - onze langues : nêlêmwa/nixumwak, yuanga, nyelâyu, caac, jawe, fwâi, nemi, pije, pwaamei, pwapwâ, langue de Voh-Koné (six dialectes : bwatoo, haeke, haveke, hmwaveke, hmwaeke, vamale, (waamwang))

L’aire coutumière Hoot ma Waap, située au nord de la Grande Terre, est l’aire coutumière la plus diversifiée linguistiquement. Onze langues, dont certaines sont à leur tour subdivisées en plusieurs dialectes, sont en effet parlées dans cette région. La langue la plus parlée, celle de Gomen/Bondé, totalise 3 000 locuteurs. L’aire Hoot ma Waap consiste donc en une mosaïque de petites communautés linguistiques, parfois de moins de cent personnes comme celle de langue pwapwâ. L’un des dialectes de la région de Voh-Koné, le waamwang, a disparu vers le milieu du siècle dernier.

Remarques linguistiques

C’est l’aire des langues riches en consonnes, les plus riches de l’ensemble néo-calédonien sinon de l’ensemble océanien tout entier.  Elles opposent consonnes simples/consonnes aspirées (p/ph, m/hm, etc.). Certaines langues comme le nemi ont conservé des consonnes postnasalisées (pm, tn, cn, kn), véritables raretés dans les langues du monde. Ces consonnes, qui étaient présentes autrefois dans toutes les langues de cette région, sont à l’origine des voyelles nasales recensées dans cette aire linguistique. Une langue comme le nemi totalise plus de quarante consonnes (cf. Ozanne-Rivierre, 1975). Contrairement aux langues du sud, les langues de cette région ont des systèmes vocaliques simples. Les timbres vocaliques les plus usuels sont a, e, i, o, u (brefs ou longs). Les voyelles centrales et les voyelles nasales ne sont que marginales dans ces systèmes. L’analyse des changements phonologiques survenus dans les langues du nord par rapport à l’ancêtre océanien et la reconstruction du système proto-nord-calédonien sont présentées dans un article de F. Ozanne-Rivierre, « Structural changes in the languages of Northern New Caledonia », Oceanic Linguistics 34, 1995, pp. 46-72. Sur le plan syntaxique, l’ordre non marqué des constituants place le verbe ou le prédicat en tête de l’énoncé. Les indices personnels sont intégrés dans le groupe verbal (sVo) (sujet-Verbe-objet). Les actants nominaux (agent, patient) sont postposés au prédicat. L’ordre normal non marqué est sV S (S = sujet nominal) si le verbe est intransitif et sV O A (O = objet nominal et A = agent nominal marqué à l’ergatif) si le verbe est transitif.

Aire coutumière Paici-Camuki

Avec un peu plus de onze mille locuteurs, établis en majorité dans le centre nord de la Grande Terre, l’aire paici-cèmuhî est à peine moins peuplée que l’aire Hoot ma Waap qui la jouxte. Elle ne comptabilise cependant que les deux langues qui lui ont donné son nom : le paicî et le cèmuhî (contre onze langues dans l’aire Hoot ma Waap). On est donc loin du morcellement linguistique propre au nord de la Grande Terre d’autant que le paicî, comme le cèmuhî, comporte peu de variantes dialectales. Organisés selon un système de moitiés matrimoniales (les Dui et les Bai) qui a pu conforter leur dynamisme et leur unité, les Paicî sont à présent près de huit mille et constituent la plus importante communauté linguistique de la Grande Terre.

Malgré son importance, le paicî a été à peu près complètement délaissé par les missions alors que le cèmuhî était étudié et pratiqué par les Maristes pendant toute la seconde moitié du dix-neuvième siècle.

Sur le plan linguistique le paicî et le cèmuhî forment un sous-groupe particulier au sein de l’ensemble des langues du nord de la Grande Terre. Beaucoup plus pauvres en consonnes que ces dernières, le paicî et le cèmuhî présentent la singularité remarquable d’être deux langues tonales. Elles sont cependant bien différentes l’une de l’autre, le paicî ayant été profondément influencé dans son évolution par les langues du sud de la Grande Terre qui l’avoisinent.

Aire coutumière Ajie-Aro

L’aire coutumière Ajië-Aro comprend six langues pour moins de sept mille locuteurs : ajië, arhâ, arhö, ’ôrôê, neku, sîshëê.  Au sein de cet ensemble la langue ajië occupe une place prépondérante que ce soit au plan démographique, culturel ou religieux. Parlée comme langue première par plus de cinq mille personnes, la langue ajië est certainement connue de l’ensemble des locuteurs de l’aire Ajië-Aro. .

Remarques linguistiques

Les langues de l’aire ajië-aro sont des langues à syllabes ouvertes, dépourvues de consonnes finales de mot. Comme toutes les langues du sud de la Grande Terre, il s’agit de langues à système vocalique riche, cause des nombreuses difficultés rencontrées dans la pratique de ceux qui veulent écrire ces langues. En revanche leur système consonantique est moins complexe que celui des langues du nord. Il oppose typiquement des consonnes nasales, semi-nasales et occlusives orales (m, mb, p), des consonnes spirantes (v, y etc.) et des consonnes labiovélaires (pw, mbw, kw etc).

Dans la continuité des langues du nord, il s’agit de langues à ordre VOS : le verbe ou le prédicat arrive en tête de l’énoncé, suivi de l’objet puis du sujet. Enfin toutes ces langues développent un riche système de composés verbaux, formés d’un préfixe lexical spécificateur monosyllabique auquel s’adjoint un deuxième élément polysyllabique.

Aire coutumière Xaracuu

L’aire culturelle xaracuu [xârâcùù] est à cheval sur la Province sud (communes de La Foa, Sarraméa, Boulouparis et Thio) et la Province nord (communes de Canala et de Kouaoua). Elle est divisée en neuf districts coutumiers (Canala, Kouaoua, Ouatom, Couli, Païta, Coindé, Couli, Thio, Borendy). Cette aire culturelle n’est pas homogène linguistiquement. Quoique langue de compréhension et de communication (français mis à part) pour l’ensemble de la région, le nââ xârâcùù n’est pas la langue maternelle de tous ses habitants. Environ 500 personnes parlent la langue de Méa, le xaa mea (appelé aussi nââ xâyââ par les locuteurs xârâcùù), principalement dans les tribus de la chaîne au-dessus de Kouaoua, à Konëi, Wérupimé et Wââbe (Méchin), à Facha, et dans quelques familles à Méa Mébara. Dans l’aire xârâcùù, environ 300 personnes parlent ajië (houailou) de Méa Mébara à Kouaoua et à Ceynon ; le tîrî (environ 400 locuteurs) est parlé dans la région de Couli/Sarraméa, principalement dans les tribus de Petit Couli et Grand Couli et, mélangés à d’autres langues, à La Foa, Pocquereux, Katrikoin et Sarraméa ; on parle nââ xârâgurè (environ 600 locuteurs) à Thio-Mission (Saint Philippo II), en partie à Saint-Michel, Saint-Paul et Saint-Pierre, et dans tous les villages du littoral entre Thio et la rivière N’Goye ; à Wîînârî (Ouinané) les adultes sont bilingues nââ xârâgurè/drubea, les jeunes parlant surtout le français. Partout ailleurs, on parle le nââ xârâcùù, ce qui représente plus de 6 000 locuteurs, les trois-quarts vivant sur la commune de Canala, le restant à Thio. Le nââ xârâcùù est ainsi parlé sur un vaste territoire, très accidenté puisqu’il traverse la chaîne centrale de Canala à La Foa, s’étend de Kouaoua à Thio le long d’un littoral coupé de fortes collines, et remonte dans les hautes vallées transversales. Cette dispersion géographique, avec des enclaves encore relativement isolées surtout en période de pluies, explique l’existence de variantes phonétiques et lexicales d’une vallée à l’autre, variantes qui permettent de localiser l’origine précise des locuteurs.

Remarques linguistiques

Les systèmes phonologiques de ces langues sont riches, comportant selon les langues de 26 à 30 consonnes et de 28 à 34 voyelles, orales, nasales, brèves et longues. La structure syllabique est toujours de type (C)V(C)V : les successions de consonnes et les consonnes finales sont interdites.

Les langues de l’aire xârâcùù ont en commun de présenter peu de variantes morphologiques, des procédés de composition, de sérialisation verbale et de dérivation nombreux et complexes, un ordre des mots VSO, dans lequel S est précédé d’une préposition (nrâ en tîrî, ngê en xârâcùù et en xârâgurè) ou SVO, avec, en tîrî, reprise pronominale obligatoire du sujet.

Les noms se subdivisent en plusieurs sous-catégories selon la façon dont ils se possèdent : les noms "dépendants" sont obligatoirement accompagnés de leur possesseur, qui leur est immédiatement suffixé. Les noms indépendants, sans possesseur obligatoirement exprimé, se possèdent soit comme les noms dépendants, soit à l’aide de relateurs, qui diffèrent selon la nature de la relation. Enfin, la possession des nourritures, des plants et des boissons s’effectue à l’aide de classificateurs. Ces langues possèdent également une petite catégorie de noms locatifs. Les verbes se répartissent eux aussi en plusieurs catégories : verbes impersonnels, sans sujet obligatoire, ou n’admettant qu’un pronom de troisième personne ; verbes intransitifs, verbes labiles ou non orientés, verbes transitifs et verbes ditransitifs. L’objet nominal peut être défini, accompagné d’article, ou bien indéfini, et il est alors incorporé au verbe. Le système de numération est à la fois quinaire et vigésimal. En xârâcùù et en xârâgurè, il existe en outre des classificateurs numéraux spécifiques à ce que l’on compte (ignames, poissons, objets longs, plants). Ces classificateurs sont tombés en désuétude en tîrî. Le système pronominal est riche, avec trois degrés de nombre (singulier, duel, pluriel) et une distinction inclusif/exclusif pour les pronoms de première personne.

Aire coutumière Djubea-Kapone

L’aire linguistique Djubea-Kapone occupe l’extrême-sud de la Grande Terre depuis la région de Paita (côte ouest) et Unia (côte est) jusqu’à l’île des Pins.

Il s’agit d’une aire homogène, formée de deux langues proches mais nettement distinctes des langues parlées dans les aires ajië-arhö ou xârâcùù. En particulier, ces deux langues de l’extrême sud sont des langues tonales.

L’aire linguistique de l’extrême sud était appelée à date ancienne « nââ numéa ». Cette aire s’est subdivisée par la suite en deux langues qui, chacune à leur manière, ont conservé le nom ancien : drubéa (nââ drubéa) pour la partie nord de cette région étant l’équivalent du mot « numèè » utilisé au sud. Le numèè est à son tour subdivisé en deux dialectes : le numèè proprement dit, parlé sur la Grande Terre, et le kwênyii qui est parlé à l’île des Pins. Nous consacrons une fiche à chacun de ces deux dialectes passablement distincts. Ils ont été regroupés ensemble sous le vocable « kapone » par M. Leenhardt (1946). C’est ce terme « kapone », généralement inconnu ou tombé en désuétude, qui a été repris pour désigner l’aire coutumière de l’extrême-sud, dite maintenant « Djubea-Kapone ».

Les deux langues de l’extrême-sud ont fait l’objet d’une étude phonologique détaillée, synchronique et diachronique (Rivierre, 1973). Il s’agit en effet de langues complexes, chacune d’elles s’avérant conservatrice dans l’un ou l’autre domaine de la phonologie locale : le drubéa pour les voyelles, le numèè pour les consonnes, enfin le nââ kwênyii (île des Pins), dialecte du numèè, reste le plus proche du système tonal ancien, lequel s’est inversé en drubéa et en numèè.

Langues kanak des Loyauté.

On y trouve trois langues mélanésiennes et une langue d’origine polynésienne (le fagauvea) implantée à Ouvéa depuis quelques siècles et assez profondément transformée au contact de sa voisine mélanésienne, le iaai.

Aire coutumière Nengone : Nengone

Aire coutumière Drehu : Drehu

Aire coutumière Iaai  : Iaai, Fagauvea

Les langues de Nouvelle Calédonie