Alsacien

À l’exception de quelques enclaves romanes, l’Alsace fait partie de l’espace linguistique germanophone. Elle y occupe, toutefois, une position particulière en raison de sa situation géographique périphérique et de son appartenance à un espace national où, à l’inverse d’autres pays comme la Belgique, le Luxembourg, la Suisse ou le Tyrol du sud, l’allemand n’y a aucun statut officiel. Le domaine alsacien présente deux aires dialectales d’étendue inégale : l’alémanique (majoritaire) et le francique dans le nord. A l’intérieur de chacun de ces groupes dialectaux, on peut procéder à une typologie plus fine. Ces zones dialectales ne sont pas spécifiques à l’espace alsacien : elles s’étendent des deux côtés du Rhin.

Tendances évolutives

On observe, sous les effets des facteurs de modernité et d’une mobilité accrue, une évolution des parlers dialectaux qui se traduit, essentiellement, par un nivellement des différences géographiques qui en réduit l’hétérogénéité.

Histoire de la langue et des usages linguistiques

Au Ve siècle, en particulier après le retrait des Romains de l’espace alsacien , les Alamans (tribu germanique), s’y installent massivement. A l’issue de la guerre (496) contre les Francs (qui ont à leur tête Clovis), l’espace occupé par les Alamans, vaincus, est incorporé politiquement au royaume des Francs. Au VIIe siècle, il semble acquis que l’ensemble de l’espace alsacien qui se meut dans la sphère d’influence politique mérovingienne est entièrement de langue germanique (majorité : alémanique ; partie septentrionale : francique). Lorsqu’en 962, Otton Ier fondera l’empire germanique, l’Alsace en fera naturellement partie. Elle restera dans ce cadre politique jusqu’en 1648.

Au terme de la guerre de Trente Ans (1618-1638), Louis XIV prend possession de l’ensemble de l’Alsace, à l’exception de Mulhouse. Ce n’est qu’à la Révolution que le Rhin constituera la frontière politique et économique avec l’Empire germanique.

Après le rattachement politique à la France, la langue française commence à s’inscrire dans le paysage linguistique alsacien (justice, administration), mais elle ne concerne, pour l’essentiel, que l’élite sociale. Avec la Révolution, le statut symbolique du français connaît un changement en profondeur : il traduit l’adhésion aux évènements en cours et est le signe extérieur du patriotisme ; l’utilisation de l’allemand (parlers dialectaux et allemand commun) est suspecte dans la mesure où elle peut être la manifestation d’une collusion avec les Impériaux. Dans les faits cependant, il n’y a guère de changements dans les pratiques réelles et les usages linguistiques pour la majorité des locuteurs en Alsace.

Après le conflit entre la France et la Prusse (et ses alliés) (1870/71), l’Alsace et une partie de la Moselle sont intégrées dans le nouvel Empire allemand, comme « Terre d’Empire » (Reichsland Elsaß-Lothringen). L’allemand commun standardisé devient langue officielle. A l’issue de la première Guerre mondiale (1918), les mêmes espaces repassent sous l’autorité politique de la France. Le français redevient langue officielle, avec un certain nombre d’aménagements concernant l’allemand dans le système scolaire après que la population eut protesté contre le monolinguisme français.

De 1940 à 1945, l’Alsace et une partie de la Lorraine sont annexées par l’Allemagne nazie, et l’ensemble des structures politiques et administratives utilisent exclusivement l’allemand ; le français est interdit, les dialectes tolérés.

A partir de 1945 et jusque vers la fin des années 60, l’allemand standard garde une place importante comme langue de l’écrit. Le tirage de la presse régionale quotidienne « bilingue » en témoigne. Les dialectes demeurent la langue de communication du quotidien, mais le français gagne néanmoins du terrain. A partir des années 70, le français s’impose dans presque tous les domaines, soit comme langue unique, soit comme langue principale. La présence de l’allemand standard écrit décline fortement (l’édition bilingue des quotidiens régionaux représente, respectivement, 11,9 % des tirages des Dernières Nouvelles d’Alsace en 1998 et 7,83 % des tirages de L’Alsace en 1995). L’usage et la pratique des parlers dialectaux commencent à régresser à partir du début des années soixante-dix.

Connaissances et usages déclarés du dialecte

A la différence d’autres régions françaises, on dispose, pour l’Alsace, de données chiffrées officielles que viendront, après 1979, compléter divers sondages qui ne portent plus sur l’ensemble de la population, mais qui constituent de précieux indicateurs de tendances dont il convient, toutefois, de mesurer les limites. Marquées par le contexte socio-politique du moment, les données quantitatives relèvent d’une appréciation subjective.

Les valeurs indiquées se rapportent aux langues que le sujet déclare savoir parler.

Dialecte Français Allemand 1931 86,7% 52,4% Env. 80% 1936 Env. 87 % 55,6% Env. 80% 1946 90,8% 66,5% Env. 84% 1962 84,7 % 80,7 % 61,8 % 1979 74,7 % - 79,7 % 1986 71,7 % - - 1989 62 % - 62 % 1991 67 % - - 1992 60 % - - 1998 62 % - -

Sources :  I.N.S.E.E. 1956, 1962, 1979. / ISERCO-DNA 1986 / ISERCO – Land un Sproch 1991/1992 DNA/CSA Opinion 1998.

Pour les périodes plus anciennes, on dispose des chiffres suivants :

- 1878 : * "Allemand"= dialecte+allemand : 88 % de la population * Français : 4 % de la population - 1900 : * "Allemand"= dialecte+allemand : 95 % de la population * Français : 4,6 % de la population - 1910 : * "Allemand"= dialecte+allemand : 95 % de la population * Français : 4,8 % de la population

L’alsacien – qui a longtemps été l’une des langues régionales les mieux conservées de France – participe, à présent, du recul des variétés dialectales qui se manifeste, sauf exception, dans d’autres pays d’Europe occidentale. Si la vitalité du dialecte semble encore importante (un sondage DNA/CSA Opinion de 1998 révèle qu’un Alsacien sur deux déclare le « parler couramment ») par rapport à d’autres régions périphériques françaises, elle mérite d’être relativisée.

Les dialectes et l’école

Après la Libération, l’enseignement de l’allemand à l’école primaire est suspendu. Jusque dans les années 70, le souci principal des responsables éducatifs reste clairement l’acquisition du français. L’usage du dialecte - qui est encore largement répandu et dont on pense qu’il pourrait entraver l’acquisition du français - reste proscrit dans l’enceinte de l’école. La loi Deixonne du 11 janvier 1951 sur l’enseignement des langues et dialectes locaux n’inclut pas l’alsacien dans son champ d’application. Ce n’est qu’en 1952 qu’un décret instaure un enseignement facultatif de l’allemand dans les classes terminales des écoles primaires des communes dont la langue usuelle est l’alsacien. Cette réintroduction de l’allemand, même aménagée en 1961, sera un échec dont les causes (idéologiques, politiques, pédagogiques…) restent complexes. Il faudra attendre 1972 pour l’allemand soit réintroduit à l’école élémentaire (cours moyen) dans 33 classes expérimentales. Cette mesure sera généralisée (CM1 / CM2) à partir de 1974, puis étendu en 1988 à tous les niveaux de l’école primaire.

Dans les années 80, le vaste programme « Langue et culture régionales » marque une véritable rupture avec les politiques linguistiques du passé : l’allemand sous sa double forme, parlée (dialectale), écrite (allemand standard), devient “l’une des langues régionales de France” en même temps qu’elle est “la langue du voisin”. Ces dispositions ont toutefois été suivies de peu d’effet. A partir de 1990, l’attention se détournera de l’enseignement de l’allemand à l’école élémentaire pour se focaliser sur l’enseignement bilingue paritaire (13 h en français / 13 h en allemand) qui s’imposera de fait, dans le service public, en 1993. La proportion des enfants de l’école primaire concernés par ces sites reste, à l’heure actuelle, inférieure à 5%.

La littérature dialectale

Une littérature dialectale moderne prend son essor au début des années 70. Elle s’inscrit dans un contexte de contestation politique, culturelle, sociale, de redécouverte des langues régionales, de luttes écologiques. L’avènement de cette littérature innovante tant d’un point de vue thématique que formel « restera sans doute l’évènement littéraire et culturel de la fin du siècle » (Finck, 1990). Parmi les auteurs emblématiques de cette « renaissance alsacienne » qui popularisent l’idée que la contestation peut s’exprimer en dialecte, il convient de citer, plus particulièrement, André Weckmann (né en 1924), Conrad Winter (1931). Les « Liedermacher » que sont Roger Siffer et René Eglès contribueront par leurs chansons à faire connaître les textes des écrivains. Dans ce mouvement contestataire, le théâtre dialectal traditionnel renoue avec le succès. On assiste à l’émergence de nouvelles formes théâtrales en dialecte. Au-delà des années 80, la littérature dialectale qui a élargi sa thématique à bien d’autres sujets rencontre moins d’écho. A la fin des années 90, toutefois, une nouvelle génération de chanteurs dont les textes sont de qualité littéraire inégale connaît un réel succès. Parallèlement, le cabaret politico-satirique conserve, depuis cinquante ans, un public fidèle.

D’après ARLETTE BOTHOREL-WITZ et Dominique HUCK (Université de Strasbourg)

Les points d'enquête Carte des points d’enquête de l’Atlas linguistique d’Alsace (ALA)

Ecoutez un extrait :

Visitez le site des chercheurs : http://ala.u-strasbg.fr/

Type de langue: 
Langues régionales hexagonales