Arabe maghrébin

L’appellation ‘arabe maghrébin’ regroupe des parlers apparentés qui partagent une aire géographique, de l’extrême Ouest de l’Egypte à l’Atlantique.

Il faut noter cependant qu’il existe très certainement (et cela est très largement ignoré) une langue maghrébine commune, sorte de koinè littéraire, qui est parfaitement distincte de l’arabe classique ou standard. C’est une langue transmise par la tradition orale (poésie et chant, melhoun, maâlouf), rarement consignée par écrit (quelquefois dans des cahiers manuscrits), et qui demande un réel apprentissage, comme toute langue littéraire. Elle est en effet, très élaborée, avec des tournures littéraires archaïsantes et un vocabulaire très riche et recherché. Elle est comprise et utilisée du Maroc à la Tunisie.

Cette langue littéraire élaborée, difficile à maîtriser, était utilisée par des gens qui souvent ne savaient ni lire ni écrire et qui ne connaissaient pas l’arabe classique. Elle est le fait des petits artisans en milieu urbain et de certains éléments dans les tribus bédouines ou chez les ruraux. Elle est certainement menacée par la modernité, les jeunes la connaissant de moins en moins, mais la situation pourrait se retourner aujourd’hui en sa faveur, avec le renouveau culturel maghrébin.

La question de l’arabe

La situation linguistique du Maghreb est souvent décrite comme une situation diglossique, avec deux variétés d’arabe, une variété haute, l’arabe standard, et une variété basse, les ‘dialectes’. Quand on connaît le Maghreb, on s’aperçoit que la réalité est tout autre et qu’il convient d’affiner l’analyse :

L’existence de deux langues maternelles au Maghreb

Il existe clairement deux langues maternelles au Maroc et en Algérie, l’arabe marocain ou algérien, et le berbère (respectivement 40 % à 50 % de berbérophones au Maroc, et 25/30 % en Algérie1) ; en Tunisie, il ne reste plus que quelques berbérophones (1 ou 2 %). De plus, le nombre de berbérophones monolingues en milieu rural n’est pas négligeable.

L’analphabétisme

Les chiffres sont assez fluctuants, mais les estimations les plus optimistes (statistiques officielles) de l’analphabétisme sont de 50 % au Maroc, 35 % en Algérie et 25 % en Tunisie.

L’arabe classique ou standard n’est donc encore possédé que par une petite minorité. Une grande partie de la population est monolingue en arabe marocain, algérien ou tunisien, voire bilingue berbère/arabe marocain ou algérien, avec des bribes d’arabe classique et de français. La connaissance de l’arabe classique, d’ailleurs souvent assortie d’une connaissance du français, est encore le fait d’une élite sociale et culturelle.

Si l’on se penche sur la situation en France, les jeunes n’ont que très peu accès à l’arabe classique, et connaissent seulement la langue de leurs parents (qui pour beaucoup, ne connaissent pas non plus l’arabe classique), mais ils la connaissent souvent bien (voir ci-dessous, en 4.2. le bac). L’arabe classique, pour eux, ne peut être étudié que comme langue étrangère dans certains établissements scolaires, ou à la mosquée et dans des associations confessionnelles.

La présence du français au Maghreb

Il ne faut pas sous-estimer la présence effective du français, langue d’étude des matières scientifiques à l’université, langue du commerce et de fonctionnement de tout le secteur technologique et de nombreux ministères (sauf la justice, l’éducation et les affaires religieuses), langue de la presse1, langue de la maison dans certains milieux dominants sur les plans économiques et culturels, minoritaires, mais prestigieux.

La naissance de koinès nationales

La fermeture des frontières après les indépendances, ainsi que le développement des transports, la mobilité sociale, l’exode rural ont favorisé l’émergence d’une koinè nationale dans chacun des pays du Maghreb. Il y a donc eu brassage de populations, contact et évolution des parlers- De même, les médias et la chanson ont favorisé cette émergence, tout en conservant des particularismes régionaux (essentiellement l’accent et des items lexicaux ou tournures).

Variétés à regrouper sous l’appellation ‘arabe maghrébin’

Au plan linguistique, il s’agit des parlers maghrébins (par opposition aux parlers orientaux), que l’on reconnaît grâce à une certain nombre de traits caractéristiques :

- Parlers morts : arabe andalou, arabe sicilien (on n’a que des traces écrites),

- Variétés des pays du Maghreb : arabe marocain, algérien, tunisien, hassaniyya de Mauritanie, libyen, (plus certains parlers de l’Ouest Egyptien),

- Le maltais : le maltais (il malti) est la langue officielle de l’île de Malte. Elle s’écrit en alphabet latin. Sociolinguistiquement, les Maltais ne considèrent pas leur langue comme de l’arabe.

- En France :L’arabe maghrébin pouvant être pris en considération comme une langue de la France, est celui des communautés issues de l’immigration et originaires d’Algérie, Maroc et Tunisie.

Il conviendrait d’y ajouter les parlers des communautés juives qui, après de douloureux conflits, commencent à réaffirmer clairement leur identité maghrébine.

Description de la langue

L’arabe maghrébin, tout comme les autres parlers arabes et l’arabe classique, fait partie des langues sémitiques. L’arabisation de l’Afrique du Nord a commencé au milieu du 7ème siècle, avec la conquête arabe. La langue parlée lors de l’arrivée des Arabes était le berbère ; on se demande s’il n’y avait pas également des restes de punique (en Tunisie) et de latin.

Morphosyntaxe

L’arabe maghrébin ne connaît pas la flexion casuelle, comme tous les parlers arabes. L’arabe maghrébin n’a que deux conjugaisons qui contiennent marquent l’indice de personne, l’une préfixée, l’autre suffixée. Chaque forme verbale peut former un énoncé à elle toute seule et contient son sujet, ce qui rend l’ordre des mots très libre. Contrairement à l’arabe classique qui est communément considéré comme une langue VSO, le groupe nominal peut ainsi se placer avant ou après le verbe, selon le choix du repère prédicatif . Le système verbal est essentiellement basé sur une opposition d’aspect, accompli/inaccompli. Dans les parlers arabes (et contrairement à l’arabe classique), cette opposition peut être croisée par une opposition de type modal (indicatif/jussif) ou temporel (concomitance/non-concomitance) . L’arabe maghrébin a également des énoncés nominaux (sans copule), qui marquent les relations d’appartenance, d’identification ou de localisation.

Lexique et emprunts

L’arabe maghrébin a emprunté au berbère toute une série de mots liés au domaine agricole et aux techniques traditionnelles ; une partie de termes empruntés au berbère venaient eux-mêmes du latin. Il est probable également que de nombreux emprunts venaient de la lingua franca méditerranéenne.

Avec la colonisation et l’arrivée de nouveaux objets et de nouvelles techniques, se sont ajoutés des emprunts au français, à l’espagnol et à l’italien.

Depuis la politique d’arabisation des années 80, on essaye de remplacer les emprunts, stigmatisés, par des mots empruntés à l’arabe classique. Cela marche dans le domaine de la politique, mais moins bien en ce qui concerne la mécanique auto chez les garagistes, le domaine vestimentaire ou les objets du quotidien !

Alternance de codes

Le mélange des codes est très répandu chez les bilingues arabe maghrébin/français, élite socio-culturelle. Il est stigmatisé, mais très présent. La langue matrice est généralement l’arabe maghrébin, et le français, la langue encastrée.

En France, on note un phénomène inverse dans les familles : les enfants utilisent le français comme langue matrice et l’arabe maghrébin comme langue encastrée.

Histoire de la langue et de ses usages

Arabe maghrébin et écrit

L’arabe maghrébin est une langue à tradition orale. Au contact de langues écrites, pratiquées par une toute petite élite, ces langues ont pu être fixées par écrit : en caractères arabes, par les lettrés arabisants, en caractères hébraïques, par les lettrés juifs, et depuis le début du 20ème, en caractères phonétiques par les dialectologues et les linguistes (On dispose, depuis le 19ème, de nombreuses descriptions scientifiques des parlers maghrébins).

Littérature et écrit

La littérature traditionnelle est de tradition orale : poésie et chant, contes, devinettes, énigmes. Elle ne nécessitait pas d’être fixée par écrit. Aujourd’hui, il existe une nouvelle littérature et une nouvelle création en arabe maghrébin, qui accède plus ou moins facilement à l’écrit, mais avec des problèmes de graphie : théâtre, poésie, chanson, mais aussi one-man shows…

La transmission se fait par le biais des cassettes, de la télévision ou de la radio, mais la question de l’écrit se pose pour le théâtre et la poésie. Au Maghreb, c’est surtout la graphie arabe qui est utilisée, mais sans orthographe codifiée, ce qui la rend très difficile à relire.

Il existe quelques auteurs qui ont écrit des nouvelles en arabe marocain, mais elles restent inédites ; on travaille à leur édition, mais la question de la graphie doit être résolue avant, car elle gêne l’accès à ces textes : personne ne sait encore lire couramment l’arabe maghrébin, que ce soit en graphie arabe ou latine ; il s’agit plutôt d’un déchiffrage. Mais cela s’apprend !

Il existe par ailleurs une presse satirique qui utilise partiellement l’arabe maghrébin ; les bulles des dessins satiriques sont en arabe maghrébin ; de même la BD (essentiellement algérienne) navigue entre français et arabe maghrébin écrit en orthographe française….

L’arabe maghrébin en France

L’arabe maghrébin est parlé dans les familles en France, mais les gens n’en ont qu’une connaissance orale ; ils ont d’ailleurs souvent honte de leurs langues, qu’on qualifie de ‘patois’, ‘dialecte’ (la langue noble, pour des raisons culturelles ou religieuses étant l’arabe classique), tous termes bien connus en France pour les langues régionales. Ils n’accordent généralement pas grande valeur à leur langue.  Il arrive cependant que des circonstances les aident à tirer fierté de cette connaissance : la mode du parler et du look banlieue, largement inspirée par les jeunes d’origine maghrébine, les productions culturelles, mais aussi l’épreuve de langue facultative au bac en sont une illustration.

Les production culturelles

Les modes musicales pour les jeunes penchent aujourd’hui vers la ‘world music’, et précisément ici, le raï, le rap (en français, mais aussi en arabe algérien), le mélange des deux, avec des noms comme Khaled, Mami, l’Orchestre National de Barbès, Faudel, Rachid Taha, Zebda (litt. Beurre/Beur) Amazigh Kateb (le fils de Kateb) et ses Gnawa Diffusion, tous d’origine algérienne, sont porteurs d’un identité positive, valorisante pour les jeunes, qui peuvent être fiers de comprendre ce qu’ils chantent et montrer leur connaissance de ces rythmes à leurs copains.

L’épreuve facultative de langue au bac français

Cette épreuve, orale jusqu’en 1994, était passée à l’écrit en 1995, comme pour les 29 autres langues concernées (voir Caubet 97 et 99, 01a et 02a). Deux graphies étaient admises : latine et arabe ; la proportion de graphie latine pour les trois langues (marocain, algérien, tunisien était passée de 60% en 1995 à 75% en 1999). Le nombre de candidats était passé de de 7500 en 1995 à 9886 en 1999.  Malgré son succès, cette épreuve a été supprimée par le ministère de l’Education Nationale en février 2001 et remplacée par une épreuve d’arabe, commune avec l’arabe littéral, supposant la connaissance de la graphie arabe (alors que seulement 25 % des candidats l’avaient choisie en 1999). Le nombre de candidats inscrits a baissé de près de 60 % entre 1999 et 2001.

Transmission

Il y a encore transmission de l’arabe maghrébin ; la politique linguistique familiale varie d’un foyer à l’autre. Il peut en effet s’agir d’une transmission passive, où l’on parle arabe aux enfants qui répondent en français, ou active où l’arabe est réellement la langue du foyer parlée par tous.

Les parents (50 ans et plus) parlent encore de la façon dont ils parlaient en quittant le pays, il y a 20 ou 30 ans ; la plupart sont, de plus, d’origine rurale, et transmettent ainsi des états de langue assez anciens, qui n’ont pas été touchés par les bouleversements culturels vécus dans les pays depuis les indépendances.

Des enquêtes à faire, précieuses pour la dialectologie arabe Un travail très important est à faire sur l’arabe parlé en France. Des étudiants de niveau licence et maîtrise d’arabe maghrébin commencent à faire des études sur le parler de leurs familles. Il s’agit de parlers conservateurs (ils parlent comme lorsqu’ils ont quitté le pays, ce qui peut remonter à loin) qui parfois n’existent plus au pays.  Il y a également un travail à faire sur l’influence du français et le mélange des codes. Nous n’en sommes qu’au début.

Communication entre les arabophones

Les arabophones en France sont originaires de pays différents et parlent des variétés parfois assez éloignées pour lesquelles l’intercompréhension n’est pas toujours immédiate. Ils adaptent leur parler pour minimiser les différences et parler dans une espèce d’arabe maghrébin moyen artificiel, mais efficace pour la communication.

Lors du recensement de 1999, une enquête ‘famille’ a été menée par l’INSEE et l’INED. 380 000 adultes (plus de 18 ans) ont été interrogés sur la transmission familiale des langues : « quelle(s) langue(s), dialecte(s) ou patois vous parlaient, quand vous aviez 5 ans, votre père et votre mère ». Un adulte sur quatre a des parents qui lui parlait une autre langue que le français. Parmi ceux-là 23 000 ont répondu que c’était l’arabe. A partir de ces réponses, on est arrivé au chiffre de 1 170 000 adultes à qui l’un des parents parlaient arabe. Il faut y ajouter les moins de 18 ans.

L’enseignement de l’arabe maghrébin en France

Enseignement primaire

Des expériences sont menées dans le primaire dans le cadre de l’initiation aux langues étrangères prévue depuis 1995. C’est massivement l’anglais qui est choisi par les écoles, mais les langues prévues sont au nombre de six : anglais, allemand, espagnol, italien, portugais et arabe. C’est officiellement l’‘arabe dialectal’ qui a été choisi par le Ministère1. Mais sur les milliers de classes primaires en France, seulement deux expériences ont été menées, l’une à Montpellier, l’autre à Mantes la Jolie.

Enseignement supérieur

L’enseignement de l’arabe maghrébin en France remonte au siècle dernier, après la conquête de l’Algérie, à l’Ecole des Langues (voir Colin 48). Des enseignements d’initiation existent dans des universités et des associations ; mais c’est uniquement à l’INALCO que l’on peut suivre un cursus complet : il comprend un DULCO d’arabe maghrébin (diplôme maison en 3 ans pour débutants, qui a l’équivalence du DEUG), Licence d’arabe maghrébin (créée en 1993), Maîtrise d’arabe maghrébin (créée en 1996), 3ème cycle (DEA, Doctorat).

D’après Dominique CAUBET (Inalco)

Type de langue: 
Les langues non-territoriales