Arménien occidental

L’arménien constitue au sein de la famille indo-européenne un rameau isolé, bien que dès le stade ancien, il présente des analogies de structure avec le grec, et de nombreux emprunts lexicaux à l’iranien. A partir du Moyen-Age, l’arménien classique s’est ramifié en deux langues modernes, l’arménien oriental et l’arménien occidental.

Principales caractéristiques phonétiques, phonologiques, syntaxiques.

Les 36 lettres de l’alphabet arménien sont un témoignage de la richesse phonologique de l’arménien au cinquième siècle. Le système consonantique est très développé, et rappelle le système ternaire grec pour les occlusives (sourde, sonore, explosive : t, d, t`), mais aussi pour les affriquées (tch, dj, tch`). Tout en conservant la même graphie, l’arménien occidental a réduit cette opposition ternaire à une opposition sourde sonore.

L’arménien a toujours été une langue à accent tonique fixe et final, avec possibilité d’accent de syntagme, comme le français. Comme la plupart des langues indo-européennes, l’arménien est une langue flexionnelle : les verbes se conjuguent, et les noms se déclinent. Cependant, comme en allemand, le système des déclinaisons est modestement développé dans la langue moderne au regard de la langue classique du cinquième siècle. Fait rare pour une langue indo-européenne, l’arménien ne connaît pas le genre grammatical, même pour les pronoms personnels (à la différence de l’anglais qui oppose he, she et it).

L’article est postposé, s’accolant après le morphème de pluriel et le cas. Il peut prendre trois formes, qui combinent détermination et valeur possessive.

Les prépositions anciennes ont été supplantées par un riche système de postpositions. Hormis l’article, postposé, tous les déterminants sont antéposés au nom. L’adjectif ne se fléchit pas ; il précède immédiatement le nom qu’il modifie.

L’accord à proprement parler n’est représenté qu’entre le sujet et le verbe (personne et nombre). La marque du pluriel des noms présente une certaine autonomie sémantique : elle n’est pas obligatoire avec un numéral supérieur à un.

Le système verbal est proche de celui de nombreuses langues indo-européennes. Le présent est formé à l’aide d’une particule d’actualisation (gë) qui, en arménien oriental, a valeur de futur. La négation s’opère à l’aide d’un auxiliaire à la forme négative, et d’un participe invariable spécifique. Des formes causatives, passives, moyennes, peuvent être dérivées au moyen de suffixes spécifiques. L’énoncé neutre et complet se construit dans l’ordre sujet/objet/verbe ; le sujet peut ne pas être exprimé, la forme verbale comporte un indice personnel. L’ordre de l’énoncé peut cependant être modifié dès lors qu’on introduit des pauses et des ruptures d’intonation, tous les ordres devenant alors possibles.

Le fonctionnement de la subordination est analogue à celui de nombreuses langues indo-européennes, dont le français. Cependant, au stade moderne, et a fortiori dans la communication orale, un système de constructions participiales très développées, comme en turc, supplante volontiers les propositions relatives.

Variation géographique (dialectes) et éventuellement sociales.

Depuis le Moyen-Age, on observe une ramification de la langue en deux branches dialectales caractérisées par des traits morphologiques (mode de conjugaison du présent : particule ou auxiliaire) et phonétiques (inversion des sourdes et des sonores, effacement de la distinction aspirée/sourde). Elle conduira à la constitution de deux langues normées, génératrices d’une production littéraire très féconde à partir du XIXème siècle : l’arménien occidental, parlé principalement dans les provinces de l’Empire Ottoman, et l’arménien oriental, parlé dans le Caucase. Aujourd’hui, l’arménien occidental est parlé uniquement dans la diaspora arménienne issue du génocide de 1915, et l’arménien oriental est parlé en Iran et en Asie, mais surtout en Arménie, où, à l’époque soviétique, il a été soumis à une réforme orthographique sévère, ainsi qu’à une vaste activité lexicologique.

L’arménien occidental étant une langue parlée uniquement en diaspora, les variations sociales ou même entre registres stylistiques sont réduites : chez les néo-locuteurs comme chez les élites, on observe une tendance au purisme qui laisse peu de place à la diversité naturelle des registres stylistiques. Cependant, certains régionalismes peuvent subsister dans la pratique orale.

Il semblerait que l’évolution à venir soit de nature à provoquer de nouvelles ramifications dialectales, fondées sur le type de bilinguisme auxquels sont confrontés les locuteurs d’arménien occidental : la langue évolue en effet différemment dans les foyers anglophones, francophones, hispanophones, etc. L’apparition de calques traduisant des réalités contemporaines (banque, société, etc.) renvoie le plus souvent à des concepts locaux (cf. ‘troisième âge’ en français) incompréhensibles par un locuteur issu d’un autre pays.

Aire d’extension (dans le passé et dans le présent)

Au XIXème siècle, la capitale culturelle des Arméniens occidentaux est Constantinople, et celle des Arméniens orientaux est Tiflis, toutes deux villes cosmopolites où les Arméniens sont fortement présents. L’arménien oriental est parlé dans tout le Caucase (Arménie, mais aussi Tiflis, Bakou), ainsi qu’en Iran, et dans les communautés marchandes d’Inde et d’Asie dès le XVIIème siècle.

L’arménien occidental est parlé jusqu’en 1915 dans les provinces de l’Empire Ottoman, puis dans la diaspora arménienne, au Moyen-Orient et aux Etats-Unis, et surtout en Europe (France, Grèce, Chypre, Royaume-Uni, Italie, Belgique, Pays-Bas, Allemagne).

Histoire de la langue et de ses usages.

Eléments d’histoire linguistique

Dotée d’un alphabet depuis le cinquième siècle (alphabet mesrobien, du nom de l’ecclésiastique Mesrob Machtots, à qui son invention est attribuée), l’arménien est probablement parlé depuis le 7ème siècle avant notre ère.

De manière générale, l’Arménie s’étant toujours trouvée au carrefour d’Empires et de conquérants, elle a eu des contacts avec de nombreuses langues qui ont enrichi et influencé l’arménien à divers stades de son histoire.

Le bilinguisme prolongé des Arméniens avec le turc a profondément influencé les structures syntaxiques et le lexique de l’arménien occidental (emprunts). Toutefois, la langue moderne est relativement proche de la langue classique, notamment au plan phonétique et lexical. Le lexique et les modes de formation lexicale sont également restés stables, malgré la concurrence des emprunts.

Eléments d’histoire de l’écrit et de la littérature

Arménien classique La littérature arménienne apparaît au 5ème siècle, en même temps que la création de l’alphabet, destiné à traduire la Bible. Dès lors, une production littéraire riche et variée commence à voir le jour, qui se poursuivra durant plusieurs siècles, pour constituer une des traditions littéraires les plus importantes de la région.

Les premières œuvres en arménien (Vème siècle) sont essentiellement historiographiques (Agathange, Fauste de Byzance, Sebeos, Moïse de Khorène, etc.). Elles sont rapidement suivies d’œuvres théologiques (Eznik, de la réfutation des sectes), et enfin, de très nombreuses traductions du grec (Pères de l’Eglise, historiens, théologiens, philosophes). Ont ensuite vu le jour des œuvres poétiques (hymnes, fables etc.), scientifiques (grammaires, géographie), puis, au temps des invasions arabes, des traités médicaux et vétérinaires.

La langue moderne La langue moderne apparaît sous forme écrite au moment où, fuyant les invasions mongoles, les Arméniens quittent le plateau arménien et sa capitale Ani, pour fonder un nouveau foyer en Cilicie. Jusque là sous influence byzantine, la dynastie des Bagratides régnant à Ani utilisait le grec ou l’araméen comme langue de la chancellerie, et l’arménien classique pour les usages religieux ou littéraires.

Ce changement de lieu et de dynastie entraîne l’élaboration de nouveaux fondements juridiques, qui seront pour la première fois, rédigés dans une langue qui se veut compréhensible par tous. Ces textes témoignent aussi des premiers signes de ramification dialectale, car ils présentent des traits caractéristiques de l’arménien occidental. A partir de cette époque, même si la langue classique reste la langue littéraire noble jusqu’à la fin du XIXème siècle, des éléments de langue moderne transparaissent dans différents textes.

Une riche littérature se développe au XIXème siècle, avec un courant romantique (les poètes Alichan, Dourian, Bechigtachlian), la naissance de la prose réaliste (Arpiarian, Zohrab), une intense activité de traduction d’œuvres occidentales (Eugène Sue, Dumas, Robinson Crusoë, etc.), une prose rurale (Tlgadintsi, Zartarian). Au début du XXème siècle, un courant nouveau s’esquisse à Constantinople, avec Varoujan, Medzarents, Zarian, Ochagan, qui veulent enrichir la langue en tenant compte de la diversité des dialectes, injustement méprisés au XIXème siècle. Un courant littéraire important apparaîtra à Paris entre les deux guerres, essentiellement centré autour de la problématique de l’exil et de l’identité (Chahnour, Chouchanian, Sarafian). Certains de ces textes, comme ‘Le bois de Vincennes’ de N. Sarafian ont conservé aujourd’hui encore toute leur actualité, ainsi qu’un valeur littéraire universelle. Aujourd’hui, on compte en France essentiellement deux grands poètes, Krikor Beledian, et Zoulal Kazandjian.

L’épopée de David de Sassoun qui semble avoir ses sources dans l’Antiquité arménienne, a été transmise par la tradition orale. Grâce au travail des ethnologues elle a fait l’objet, en 1939 d’une édition intégrant l’ensemble des récits recueillis et établie à partir de variantes dialectales très diverses, incluant des dialectes de l’arménien occidental aussi bien que de l’arménien oriental.

Eléments historiques sur les usages sociaux

La langue de l’Eglise et de la liturgie est depuis les origines jusqu’à nos jours l’arménien classique, aussi bien en Arménie qu’en diaspora.  La littérature a elle aussi préféré cette langue, considérée comme noble, jusqu’à la moitié du XIXème siècle, lorsque l’avènement d’un courant littéraire réaliste et naturaliste, ainsi que d’une classe d’éditorialistes, de pédagogues et d’intellectuels éclairés ont permis la normalisation et l’accession de l’arménien occidental au rang de langue littéraire chez les Arméniens de l’Empire Ottoman.

Mouvements renaissantistes On peut considérer que le premier mouvement renaissantiste concernant l’arménien occidental s’est développé au milieu du XIXème siècle, autour de la promotion de la langue moderne, motivée à la fois par un souci de démocratisation du savoir, dans l’esprit des Lumières et de la révolution de 1848, mais aussi par la volonté de revaloriser l’arménien parlé en lui donnant un statut et en le normalisant. La langue parlée à l’époque étant souvent mâtinée de turc, et l’arménien classique restait inaccessible pour le grand nombre. On note à cette époque un essor scolaire sans précédent, y compris chez les filles, ainsi qu’un développement important de la presse, qui fait œuvre pédagogique en fournissant le cas échéant des notes de vocabulaire.

En diaspora, et notamment en France, un renouveau linguistique se manifeste à partir des années 1970, lorsque la troisième génération, parfaitement intégrée, cherche à se réapproprier sa langue d’origine. Le développement des écoles bilingues est un signe de la poursuite de ce mouvement : aujourd’hui 6 écoles scolarisent près de 900 enfants, soit dix fois plus qu’il y a dix ans.

La langue arménienne en France aujourd’hui

Littérature, presse, édition, médias.

Presse et médias :  Un quotidien en langue arménienne, Haratch, paraît à Paris depuis plus de 70 ans (audience : environ 10 000 personnes, y compris hors de France) ; plusieurs journaux bilingues à dominante arménienne (Gamk, quotidien) ou française (France-Arménien, mensuel, Achkhar, hebdomadaire) : audience cumulée autour de 5000 personnes, en France principalement. Trois stations de radio arméniennes émettent en France, Ayp FM pour la région parisienne (Alfortville), Radio A à Valence, et Radio Arménie à Lyon. Les émissions sont en arménien et en français, en alternance. Les informations sont la plupart du temps données dans les deux langues.

Littérature et éditions :

Si la France a été un foyer important de la littérature arménienne de diaspora dans la première moitié du XXème siècle, aujourd’hui, cette position semble plutôt dévolue au Liban, l’activité littéraire en France étant plus modeste. Citons le poète et critique littéraire Krikor Beledian, le poète Zoulal Kazandjian, le philosophe et critique littéraire Marc Nichanian qui vivent en France et écrivent en arménien occidental. L’Union des Ecrivains Arméniens créée au début du siècle est toujours active.

L’édition en langue arménienne en France est aujourd’hui essentiellement assurée par les Presses du Journal Haratch, mais certains auteurs peuvent également avoir recours aux éditions arméniennes localisées au Liban, ou encore aux presses arméniennes de la Congrégation Mekhitariste de l’île Saint Lazare à Venise.

Nombre supposé de locuteurs

Le nombre de locuteurs est difficile à préciser. On estime le nombre des Français d’origine arménienne à environ 400 000 personnes. Parmi eux, on peut penser que 150 000 à 250 000 sont locuteurs passifs, les locuteurs actifs étant sans doute beaucoup moins nombreux.

Transmission La transmission familiale a très fortement diminué avec l’extinction de la première génération d’immigrants. Cependant, un nombre non négligeable de familles tiennent à entretenir la transmission familiale, souvent renforcée par un accompagnement scolaire (écoles bilingues) ou parascolaire (vie associative, enseignements hebdomadaires, ateliers culturels et linguistiques, etc.). Un grand nombre d’associations (plus de quarante sur la région parisienne, autant en Rhône-Alpes et PACA) proposent de activités linguistiques et culturelles destinées aux enfants. Parmi elles, les Maison de la Culture Arméniennes (une dizaine en France) jouent un rôle moteur.

Usages sociaux L’arménien occidental est utilisé dans la vie associative arménienne sans exclusive, le français étant également largement pratiqué. La présence dans la vie associative de personnes originaires d’un autre pays (notamment immigration du Moyen-Orient depuis les années 70, Arménie, etc.) est un facteur d’arménophonie important, alors que pour les Arméniens issus des rescapés du génocide et immigrés en France dans les années 1920, et dont l’intégration est aujourd’hui totale, l’arménien n’apparaît jamais comme une langue nécessaire pour la communication.

Enseignement Outre les enseignements hebdomadaires proposés par la plupart de associations culturelles dans les principales régions où les Arméniens sont présents (Ile-de-France, Rhône-Alpes, PACA), on compte 6 écoles bilingues en France en 1999.

Dans certains autres établissements, des enseignements d’arménien sont assurés sous la responsabilité du chef d’établissement (Lycée Thiers à Marseille). Un collège privé a également créé des cours d’arménien pour assurer le suivi des élèves issus de l’école primaire d’Alfortville. Dans ce domaine, on note cependant un large déficit : si l’arménien peut faire l’objet d’une épreuve facultative ou obligatoire au baccalauréat, compte tenu de la faible représentation de l’arménien dans les établissements publics, les candidats se préparent le plus souvent dans le cadre de structures associatives, ou en candidats libres.

Au niveau supérieur, l’arménien occidental est enseigné à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Paris), qui ouvre son cursus aux débutants complets comme aux locuteurs, et assure une formation complète du baccalauréat au doctorat. L’existence d’une Licence et d’une Maîtrise d’arménien permet de répondre en partie à la demande de formation des maîtres de la part des établissements privés et des structures associatives, en l’absence d’accords avec les IUFM. L’Université de Provence assure un cursus d’arménien en premier cycle, avec délivrance d’un diplôme d’université.  La Faculté Catholique de Lyon propose également un cursus d’arménien.

D’après Anaïd DONABEDIAN (Inalco)

Type de langue: 
Les langues non-territoriales