Judéo-espagnol

En Espagne, avant l’expulsion de 1492, les Juifs parlaient l’espagnol commun à toutes les composantes de la société. Ce n’est que dans leur nouvel environnement linguistique, à partir de 1620 environ, que l’espagnol des Juifs s’est progressivement différencié de celui de la péninsule ibérique. Ainsi est né le judéo-espagnol vernaculaire, au sein d’un groupe nombreux (200 000 exilés au départ), coupé de ses bases linguistiques.

Proche de la langue espagnole parlée au XVe siècle, le judéo-espagnol est influencé par des emprunts à l’hébreu, et par les langues avec lesquels il s’est trouvé en contact : le turc, le roumain, le bulgare, le serbe, le grec. Il était parlé par une grande partie de la communauté juive de l’empire ottoman et au Maroc. Il comprend différents dialectes : le djudezmo, variété orientale la plus courante, mais aussi djudyo, espanyol ou espanyoliko. Il existe aussi des variétés occidentales : le tetuani en Oranie et la haketiya dans le nord du Maroc.

Les exilés avaient aussi emporté avec eux le ladino, langue-calque résultant de la traduction littérale de textes hébreux en espagnol : un mot à mot espagnol sur la syntaxe hébraïque. Cette langue, artificielle, ne se parle pas ; elle avait été mise au point au Moyen Âge à des fins pédagogiques : enseigner les textes bibliques et liturgiques. Néanmoins, à force d’être répétées, les traductions en ladino ont influencé le judéo-espagnol parlé : certains textes en djudezmo sont parsemés de ladinismes.

Petit à petit, les voyageurs venus d’Espagne n’ont plus reconnu la forme ancienne de leur langue dans l’espagnol des descendants d’expulsés, et l’attribuèrent à la judéité de ces derniers. De même, les Turcs musulmans ne connaissant l’espagnol que par la minorité juive, ils l’ont appelé yahudije (de yahudice, "juif" en turc). Ainsi, par une curiosité de l’histoire, leur langue devint leur identificateur. Djudyo (juif) désigna à la fois la langue (le judéo-espagnol vernaculaire) et le locuteur de la langue (le Judéo-Espagnol, également désigné comme Séfarade, c’est-à-dire, en hébreu, Espagnol).

À la fin du XIXe siècle, avec la création des écoles de l’Alliance Israélite Universelle qui diffusait largement le français parmi les Juifs de Méditerranée, la langue sera fortement influencée de gallicismes, au point de faire naitre un nouvel état de langue qu’on peut appeler le judéo-fragnol. Le massacre d’une bonne partie des Juifs des Balkans et l’exode de ceux d’Orient a provoqué un grand affaiblissement de la langue après 1945.

D’après Marie-Christine BORNES-VAROL (Inalco)

Type de langue: 
Les langues non-territoriales