Langues d’oïl

Les questions relatives à l’aire linguistique d’oïl sont d’autant plus complexes que la langue nationale en est issue et que ce statut de parler directeur brouille les perspectives. Les problèmes linguistiques d’oïl se situent précisément entre variations et variétés, et il faut reconnaître que leur approche n’est pas aisée sans un solide travail d’information. En outre, le domaine d’oïl reste mal connu.

Exemple du picard :

Depuis plus d’un siècle, les études de philologie, de dialectologie et d’histoire de la langue ont établi les grandes divisions de la langue d’oïl : lorrain, picard, gallo, etc. sont des variétés qui entourent une zone linguistique centrale, laquelle va, en gros, du sud de Beauvais au sud de Moulins et du Mans à Melun, parfois jusqu’à un axe Laon-Auxerre, domaine des variations du français : orléanais, tourangeau, berrichon, etc.

Bien entendu, il faut rattacher le français standard aux parlers de l’Ile-de-France et de l’Orléanais, mais il n’en est pas sorti tout armé. Entre une langue nationale de grande généralité comme le français et sa base dialectale, les relations sont plus complexes que ne l’imaginait Sainte-Beuve dans sa vision d’un « patois qui réussit ».

On sait maintenant que notre langue a été élaborée dans les villes par les classes dirigeantes, dans les abbayes par les clercs, par la littérature, sans oublier les grammairiens à partir du XVIIème siècle. Et s’il est entendu qu’aucune des variations du français ne peut prétendre, à elle seule, être à l’origine de la langue nationale, elles méritent toutefois quelque considération en raison d’écarts et de spécificités encore observable aujourd’hui, et qui contribuent à l’histoire de la formation de notre langue.

La France a ignoré traditionnellement la richesse de sa culture populaire - que l’on songe à la dérive de folklorique - et de son patrimoine linguistique, nommé collectivement patois. Le XVIIIème siècle a hiérarchisé, et pour longtemps, le rapport de la langue au patois :

« Patois : Langage corrompu tel qu’il se parle dans toutes les provinces : chacune d’elle a son patois ; ainsi nous avons le patois bourguignon, le patois normand, le patois champenois, le patois gascon, le patois provençal, etc. On ne parle la langue que dans la capitale » (Encyclopédie, 1765, t. 12, 174a Patois).

Plus que d’autres, les variations et variétés d’oïl ont souffert de cet amalgame. Jugées à juste titre (relativement) proches les unes des autres, elles ont été et sont vécues et qualifiées comme formes dégradées du français, français corrompu au XVIIIème siècle, écorché, déformé, voire abrégé, raccourci ou allongé aujourd’hui.

Aspects historiques

On a coutume d’insister, à juste titre, sur la progression du français en France, et il est bien certain que plus aucun Français de la métropole n’est monolingue dialectophone. Or les variétés d’oïl, de par leur proximité avec la langue nationale, ont certainement été plus touchées que d’autres.  Mais il est un fait historique qu’il faut rappeler, c’est que la seule expansion territoriale a été celle du domaine d’oïl, alors que les autres langues de France sont restées étonnamment stables depuis le Moyen Age. En voici un bref résumé.

Recul du celtique en Bretagne.

Vers l’an mille, la limite orientale allait du Mont-Saint-Michel à l’estuaire de la Loire, en passant à l’ouest de Rennes. Elle a ensuite reculé d’une centaine de kilomètres et va, approximativement, de l’ouest de Saint-Brieuc à Vannes, selon une ligne qui a dû se fixer vers le XIVème siècle et n’a plus bougé que ponctuellement depuis le XVIème. De nombreuses traces celtiques subsistent dans la toponymie et le gallo de l’ouest.

Recul du flamand.

Depuis le XIIIème siècle où Boulogne adopte le picard, la frontière n’a cessé de reculer, lentement et irrégulièrement. Le rythme s’est accéléré ces cent dernières années. Ici encore, toponymie et picard portent témoignage de la langue disparue. En revanche, on est frappé par la stabilité de la limite actuelle entre la Lorraine romane et la langue germanique ; depuis mille ans elle suit, à quelques changements près, le même tracé.

Abandon de la langue d’oc en Poitou et en Saintonge .

Dès la seconde moitié du XIIème siècle ces deux provinces, qui faisaient partie de l’Aquitaine et étaient de langue occitane - au sud d’une ligne Le Blanc, Poitiers, Niort et La Rochelle -, subissent l’influence des pays situés au nord de la Loire. Mais à partir du rattachement du Poitou au domaine royal par Philippe Auguste, c’est la francisation qui est à l’oeuvre, avec l’appui des classes bourgeoises de Poitiers et de La Rochelle, et à la fin du XIIIème siècle le changement de langue est établi. La langue a conservé toutefois un intéressant substrat occitan.

Entre oc et oïl, le Croissant.

Entre oc et oïl s’étend une zone de transition appelée "Croissant", en raison de sa forme, par le linguiste Jules Ronjat en 1913. Cette zone va du sud d’Angoulême à l’est du département de l’Allier, où elle butte contre le francoprovençal.  A la différence du poitevin-saintongeais, qui a des traits occitans et une structure d’oïl, le Croissant linguistique n’a aucune structure commune ; ce sont des parlers hybrides, qui témoignent de la pénétration d’un parler par un autre. L’avance nord-sud se poursuit, et les enquêtes de terrain dont la première a eu lieu en 1876 permettent de le constater.

La langue d’oïl. Unité et diversité

Dès le Moyen Age, les gens étaient sensibles à la coupure entre les deux grands ensembles d’oc et d’oïl puisque c’est Dante qui, au début du XIVème siècle, créa les dénominations, selon la façon de dire "oui" : langue d’oïl au nord (du latin hoc ille) et langue d’oc au sud (hoc). Cette bi-partition avait été amorcée dès les Mérovingiens et a dû se terminer avec les Carolingiens.

Par la suite, de nouvelles dissociations sont apparues à l’intérieur de ces ensembles, sans en affecter cependant les systèmes fondamentaux, et donnant naissance aux dialectes d’un fonds linguistique commun.

Unité

Le nord de la Gaule, romanisé plus tard, moins longtemps et moins complètement que le sud, est moins conservateur et connaît des évolutions plus poussées.

Signalons enfin l’évolution la plus spécifique, qui fait de la langue d’oïl une exception dans toute la Romania, l’accentuation sur la dernière syllabe due à l’amuïssement des voyelles finales et leur disparition.

Plus tard, à partir du XVIème - XVIIème siècle, il est arrivé que la langue nationale ait refusé d’adopter les évolutions « naturelles » de la prononciation d’oïl, que les variétés provinciales ont gardées. On a lu les railleries d’Erasme envers les Parisiennes du XVIème siècle qui prononçaient Pasis au lieu de Paris et mèzi au lieu de mari.

A Paris et en français, en effet, cette prononciation a disparu. Il en reste cependant les bésicles < béricles, et surtout les noms de lieux issus du latin oratorium et qui sont un chapitre de l’histoire de la langue : Orrouèr (Eure-et-Loir) face à Ozoir-la-Ferrière (Seine-et-Marne) et aux Ouzouèr du Loiret et du Loir-et-Cher, représentants fidèles de la prononciation locale.

On connaît peut-être moins le rétablissement du R devant consonne dentale alors qu’il avait tendance à s’effacer. Bourguignon, lorrain, franc-comtois, etc. n’ont pas suivi la langue nationale, et Gérard Taverdet (2000) rappelle que lorsque M. Chevènement a quitté l’hôpital, il a prononcé quelques mots en comtois, dont patyi pour parti.

Variétés

La langue d’oïl a connu en outre une diphtongaison tout à fait spécifique, ignorée de toutes les autres langues romanes, celle du e et du o fermés accentués libres devenus ei et ou. Entre Meuse et Loire, là où l’occupation franque était la plus dense, et peut-être en rapport avec elle, ei a abouti à oi et ou à eu :

latin est ouest

pira > *pera pouère > poire père me mouè > moi mé nodu noeud nou(k) gula > *gola gueule goule

On voit que le français a adopté les formes de l’est. Quant à l’aire de ces phénomènes, elle est plus ou moins étendue : père et mé vont de la Seine-Maritime à la Loire-Atlantique, goule de la Normandie à la Saintonge, nou(k) se retrouve à l’ouest et aussi à l’est (Bourgogne, Lorraine, Franche-Comté).

Autre évolution qui divise oïl en trois, celle de -ellus : ex. latin bellus, qui donne biau en oïl central, bia à l’ouest, bieu en picard du sud.

Un phénomène de grande extension est aussi celui du traitement du k et du g latins devant un a, qui réunit le normand du nord et le picard de France et de Belgique, qui ont conservé intacte l’articulation, alors que le reste du domaine palatalisait le k en ch et le g en j : cattu > cat (vs chat) et gamba > gambe (vs jambe).  En Normandie, la limite méridionale est nommée "ligne Joret", du nom du dialectologue qui en a établi le tracé en 1883 ; on peut la suivre facilement jusqu’en Belgique, et c’est sur elle que l’on s’appuie, traditionnellement, pour cartographier « le normand » et « le picard ».

Toujours en normano-picard, k devant e ou i devient ch ( s ailleurs) : douche (vs douce), bachin (vs bassin).

Dans tout l’ouest, de la Normandie à la Saintonge, une diphtongue nasale se produit, qui oppose le français grand à gran-on, gron (poitevin-saintogeais), gran-on, grin-on (gallo, manceau, angevin), grin-an (normand). C’est cette diphtongue, écrite aun au Moyen Age, qui est passée de l’anglo-normand en Angleterre : aunt "tante" (< amita), et le nom de la ville du Mans en ancien anglais, The Mauns. Enfin, au nord et à l’est, le w germanique initial et certains mots latins commençant par v ont connu une évolution différente des autres régions où il sont devenus g : wardon > garder ; vespa > guêpe. Voici ces évolutions : v en normand (au nord de la ligne Joret), varou (loup garou) et vêpe ; picard, wallon, lorrain et comtois de l’est, conservation du w : types warder et wêpe.

Cet inventaire très sommaire des spécificités phonétiques de la langue d’oïl apporte quelques certitudes sur son existence historique, mais celui de ses variétés pose plutôt des questions sur la meilleure manière de les décrire aujourd’hui. Nous manquons encore d’études sociolinguistiques étendues et approfondies qui aborderaient le système des parlers régionaux actuels.

Enseignement

Un triste bilan ?

On comprendra par ce qui précède que l’accord soit loin d’être fait sur le bien-fondé d’un enseignement des variétés d’oïl en tant que "langues", unités linguistiques cohérentes et parlées par un ensemble cohérent de locuteurs. Il faut bien reconnaître que pour certains enseignants bénévoles, le normand est en réalité celui du Cotentin, au nord de la ligne Joret, et le picard celui du Vimeu, qui effectivement sont des bastions de résistance à la francisation.

Toutefois, un changement de mentalité se produit actuellement un peu partout, c’est l’inquiétude grandissante devant la disparition prochaine des langues de France, annoncée depuis deux cents ans, mais que l’on sent maintenant imminente. Nos langues régionales ne résisteront plus longtemps aux récents changements de société : effondrement des structures rurales et arrêt de la transmission familiale en particulier, si une politique réelle n’est pas mise en place rapidement.

Or certaines langues ont fait entendre plus tôt et plus bruyamment que d’autres leurs revendications. Sans avoir encore le statut dont elles rêvent, elles sont enseignées officiellement et ont des diplômes reconnus par l’Education Nationale. Il n’en va pas de même pour les variétés d’oïl, plus discrètes, plus modestes, profondément vécues en diglossie, et dont aucune ne demande la co-officialité et n’a de militants armés. Il est pourtant intéressant que le seul sondage sérieux en oïl, celui sur la pratique du picard (Gollac 1981) trouve à Amiens 46°/° de "locuteurs déclarés" du picard, chiffre comparable à celui d’autres régions plus favorisées, mais qui ne préjuge en rien de l’usage réel de la langue.

Dans sa première réunion, en 1986, Le Conseil national des langues et cultures régionales demandait notamment :

a) que la circulaire du 21 juin 1982 soit appliquée sur l’ensemble du territoire national, notamment dans les zones des langues d’oïl, du flamand et du francoprovençal ;

b) que les épreuves facultatives de langue et culture régionales soient ouvertes à la session du baccalauréat de 1987 dans les académies suivantes (une épreuve de gallo a été créée dans l’Académie de Rennes en 1984) : Poitiers (poitevin-saintongeais), Nantes (poitevin-saintongeais et gallo), Caen et Rouen (normand), Lille (picard et flamand), Amiens (picard), Reims (champenois), Dijon (bourguignon), Lyon et Grenoble (francoprovençal : bressan, savoyard, forézien), Orléans (berrichon, tourangeau...).

Ces propositions n’ont pas été suivies d’effet. Elles ont été reprises en 1991 par le groupe de travail "Langues d’oïl - Francoprovençal - Flamand" que nous-même coordonnions à ce même Conseil, et aucun changement n’est intervenu depuis cette date.

A l’université, la situation ne s’est pas améliorée quantitativement depuis le bilan que nous avions établi sur le « Domaine d’oïl » pour le rapport que Jean-Claude Bouvier remit au Ministre de l’Education nationale sur La recherche en langues et cultures régionales (1984, document interne). Nous dénombrions alors onze universités ayant un enseignement de langue et culture régionales. Avec le départ des enseignants, l’enseignement a disparu de quatre universités : Angers et Nantes (gallo et variétés de l’ouest), Dijon (bourguignon), et Tours (enquêtes socio-linguistiques sur la notion de "tourangeau"). Il reste donc sept universités, où, en revanche, l’intégration des enseignements actuels aux cursus universitaires est meilleure, puisqu’ils peuvent aller jusqu’au DEA :  Amiens et Lille : picard Caen et Rouen : normand Nancy : lorrain Poitiers : poitevin-saintongeais Reims : champenois. Rennes : gallo En 1982, ont été créées des épreuves facultatives dans les concours d’entrée aux Ecoles Normales, maintenues pour les concours d’entrée aux IUFM : académies d’Amiens et Lille, Caen et Rouen, Poitiers. Cette initiation des futurs maîtres est très importante, car ce sont eux qu’il faut sensibiliser afin de leur laisser la liberté de choisir la manière dont ils aborderont leur enseignement, si l’on veut bien admettre une spécificité d’oïl.

* Une grande littérature Car n’oublions pas que ce sont la langue et la culture régionales que l’on enseigne, et que les textes littéraires y ont un rôle éminent. Comment ne pas saisir l’occasion de faire comprendre aux jeunes Français du Nord la dignité de leur patois en les initiant très tôt à la pratique de quelques grand textes médiévaux ? La littérature d’ancien français a d’abord été d’origine anglo-normande, normande puis picarde, et chaque région y a ensuite participé. Quant à celle du Poitou elle fut d’abord en occitan, et le premier des troubadours est Guillaume, comte de Poitiers. Après cette floraison magnifique, et à partir du XVIème siècle, naît une autre littérature régionale, très différente de celle du Moyen Age qui formait un ensemble à coloration dialectale. Ceux qui savent lire et écrire, presque toujours bilingues, sentent que leur parler local est minoré face au français. Ils choisissent donc très souvent des genres marginaux, en particulier le burlesque, et ils écrivent, volontairement, une langue locale marquée. La production augmente au XIXème siècle et reste continue jusqu’à aujourd’hui, dans des genres très diversifiés. Les futurs enseignants auraient le choix des textes...

D’après Marie-Rose SIMONI-AUREMBOU (directrice de recherche émérite au CNRS)

Type de langue: 
Langues régionales hexagonales