Parlers liguriens de France

1. Les communautés royasques

Quelques petites communautés situées dans la montagne alpine à la frontière entre la France et l’Italie, plus précisément, aux confins des Alpes-Maritimes jouxtant le Piémont et la Ligurie, parlent une langue qui n’est plus de l’occitan mais qui se rattache aux parlers de l’Italie occidento-septentrionale, essentiellement au groupe des parlers liguriens, qui géographiquement sont localisés dans la région de Ligurie et gravitent autour du pôle de Gênes. Ce groupe dialectal est parfois aussi appelé génois (on évite le terme ligure qui renvoie à une langue prélatine). Les populations concernées ici, c’est-à-dire se trouvant en territoire français, sont celles des villages de Tende, La Brigue, Saorge, Le Fontan, Breil sur Roya, Piene-Haute et Libre et de leurs hameaux. Cela représente quelques milliers de locuteurs, actifs ou passifs. Des efforts notables sont consentis depuis quelques années par des associations de bénévoles pour conserver la mémoire de cette langue et de cette culture royasques : en témoignent des réalisations comme l’important Dizionario della cultura brigasca de Massajoli et Moriani, la revue R ní d’áigüra animée par le même groupe ou, à Breil, la publication, sous la houlette de J. Sassi, d’un livre de recettes de cuisine bilingue breillois-français, ou encore le glossaire saorgien de Botton.  Cette zone, au plan de l’histoire, a maintes fois changé de mains, se trouvant sous les dépendances, successives ou alternatives, des Maisons de Provence, de Savoie, de Piémont-Sardaigne ou de la France ; les partitions ou les regroupements avec les localités voisines ont été plusieurs fois remodelés de sorte qu’aucune frontière administrative ne coïncide véritablement avec les limites linguistiques. On dénomme « royasque » ce petit ensemble dialectal, du nom de la vallée le long de laquelle s’égrènent les villages que nous venons de mentionner. De fait, il s’agit seulement de la haute vallée de la Roya, la basse vallée qui se trouve en territoire italien (embouchure : Ventimiglia) présentant des traits linguistiques sensiblement différents.

Isoglosses séparant les parlers royasques de l’occitan :

  1. morphologique : l’architecture du système verbal
  2. morphologique : marques de personne dans le verbe
  3. morphologique : genre et nombre dans les nominaux
  4. phonologique : groupes consonantiques à second élément l
  5. phonologique : métaphonie / diphtongaison
  6. syntaxique : placement du clitique après l’infinitif
  7. lexical : la "porte" USTIU vs PORTA
  8. lexical : maintenant" AD IPSU (TEMPU) vs AD HORA
  9. lexical : le jour" DIE vs DIURNU
  10. lexical : "trouer" garbar vs pertusar ou traucar
  11. lexical : la "maison" CASA vs MA(N)SIONE ou HOSPITALE

L’isoglosse n° 3 représente sans doute une ligne de partage essentielle ; elle concerne la morphologie nominale. Le ligurien est doté pour l’expression du genre et du nombre d’un système de type -u, -a, -i, -e doublé par la métaphonie ; l’occitan connaît, lui, un système issu de -zéro,-a, -uz, -az (sans métaphonie active).

2. Bonifacio

Les hasards de l’histoire veulent qu’à cette petite aire linguistique de France, longtemps située dans l’orbite de Gênes et hautement caractérisée par son conservatisme, réponde en quelque sorte une autre petite aire d’ascendance génoise en France, à l’extrémité méridionale de la Corse : Bonifacio. Le caractère conservateur du royasque est lié, on l’a vu, à sa position de périphérie de périphérie : l’espace qui sépare la Roya de la toute-puissante cité tient à la fois de la distance et du cloisonnement géographiques : il est clair que les innovations du parler de la capitale ne sont parvenues que de manière tardive et amortie dans cette zone de confins montagneux. Le bonifacien représente un autre cas de figure : la cité est née d’un (re)peuplement concerté ; la population de la cité est d’origine génoise, de la partie orientale de la Riviera, cette fois (les historiens ont noté que bien des patronymes renvoyaient à des familles de Sestri Levante) ; elle s’est installée en deux vagues aux XII et XIIIème siècles par décision de la Sérénissime République. Mais cette population s’est trouvée par la suite complètement coupée de la mère-patrie et a vécu, pendant plusieurs siècles en vase clos, n’ayant finalement de contact qu’avec les parlers corso-galluriens de l’Alta Rocca en Corse et de la Gallura en Sardaigne (puis à date plus récente avec le français). Il faut garder à l’esprit que les habitants de Bonifacio n’ont (re)découvert que ces dernières années, à l’occasion d’échanges économico-culturels avec la Ligurie voisine, qu’ils comprenaient le génois... C’est dire combien la perte de contact entre les immigrants et leur culture d’origine avait été profonde. Le nombre de personnes qui parle ou comprend le bonifacien aujourd’hui est certainement limité ; mais il ne faut pas sous-estimer la diaspora bonifacienne. Bon nombre d’efforts sont faits actuellement (cf. notamment les petits ouvrages de M. Comparetti et de J.M. Comiti destinés à servir de supports pédagogiques) pour garder la mémoire de cette variété linguistique. De sorte que le bonifacien représente lui aussi un état de langue conservateur, mais différent du royasque. Deux éléments sans doute ont joué dans cette différentiation. Le bonifacien et le royasque n’appartiennent pas, à l’origine, à la même aire : le royasque est occidental, c’est de l’intémélien alpin ; le bonifacien est oriental, il provient de la Rivière du Levant ; dès le départ les deux variétés présentent donc des écarts. Ensuite les conditions de l’évolution et, partant, les affinités développées ne sont pas les mêmes : le royasque a vu son destin lié à l’intémélien du littoral, aux parlers occitans alpins et aux parlers du Piémont proche ; le bonifacien a évolué d’une part dans un réflexe de repli sur lui-même (la haute ville génoise se pose en face de la ville basse et de la campagne corses) et d’autre part n’a pu manquer de subir l’influence de la langue de l’intérieur de l’île, c’est-à-dire du corse. De ce fait ce ne sont pas nécessairement les mêmes traits qui ont été conservés. Ainsi, la métaphonie, même si elle a laissé des traces notables en bonifacien, n’y fonctionne plus ; la réduction de son vocalisme post-tonique (parallèle à celui du corse de l’extrême-sud), n’est peut-être pas étrangère à cette évolution. La perte des oppositions de quantité vocalique est sans doute aussi à mettre au crédit du contact avec le corse. Inversement la conservation des mi-occlusives que le royasque a réduites témoigne de l’insertion de ce dernier dans un courant gallo-roman.

3. Parlers éteints

Une autre petite zone ligurienne a existé, toujours dans les Alpes-Mmes ; les parlers de Biot, Vallauris, Mons et Escragnoles étaient encore au début du XXème siècle des parlers ‘figons’, c’est à dire des parlers liguriens intéméliens (= "de Vintimille") maritimes, selon plusieurs témoignages dont celui de P. Sénéquier. Là encore, selon les sources examinées, il s’est agi d’un repeuplement ponctuel opéré avec des immigrants (les figons) originaires de Ligurie, (de nombreux cas de ce genre figurent dans les archives et sont mentionnés par les historiens), plus précisément des faubourgs de Ventimiglia. Mais ces parlers ne sont mentionnés ici que pour mémoire : ils se sont éteints.

4. Monaco

Bien qu’il ne s’inscrive pas, à strictement parler, dans le cadre français, il faut signaler un autre îlot ligurien dans la même région : le parler de Monaco. Celui-ci présente de multiples convergences avec les systèmes qui ont été évoqués (notamment le pignasque, au plan du vocalisme) mais il ne saurait être pris en compte ici puisqu’il ne s’inscrit pas

D’après Jean-Philippe DALBERA (Université de Nice)

Type de langue: 
Langues régionales hexagonales