Rromani

On désigne sous le nom de Rroms (ou Roms ), un ensemble de populations caractérisées par une origine indienne commune se manifestant par une communauté de langue et certains traits culturels. Cette langue, le rromani (ou romani) s’est transmise de génération en génération depuis l’arrivée des premiers Rroms en Europe occidentale, au début du XVème siècle. Elle se retrouve aujourd’hui sous forme d’un ensemble de parlers encore très proches des langues néo-indiennes (rromani proprement dit), ou ayant subi des évolutions notables au contact de différentes langues européennes ; on désigne ce second type de parlers par le terme de péri-rromanis : sinto germanisé (manouche), sinto piémontais, abruzzien etc... Il existe, enfin des idiomes dits para-rromanis ou pogadilectes, constitués d’une poignée d’éléments lexicaux rromani employés dans une matière linguistique étrangère ; à cette catégorie appartiennent les divers kalé ibériques parlés par les Gitans et l’anglo-romani ou pogadi de Grande-Bretagne. Sauf exception, l’intercompréhension est facile entre les différentes variétés du rromani proprement dit, difficile entre rromani et péri-rromanis, impossible entre rromani et para-rromanis.

Origine et répartition du rromani

L’origine indienne des Rroms n’est plus contestée aujourd’hui. Plusieurs grandes langues indiennes sont proches du rromani : hindi (braj et awadhi), penjabi, népali etc... La différence entre ces langues et le rromani est comparable à celle qui existe entre l’italien et le français.

Au nombre des traits indiens bien conservés en rromani, on relève surtout : la similitude des systèmes phonologiques, tant sur le plan de la structure que sur celle de la fréquence des phonèmes ; plus de 800 racines et affixes communs avec les langues indiennes ; des similitudes entre les morphologies verbales ; la quasi identité de la morphologie du groupe nominal avec celle des langues indiennes modernes, avec flexion à deux cas et système de postpositions, à quoi s’ajoute l’accord en genre, nombre et cas de la postposition possessive.

Le proto-rromani d’Europe se serait formé à partir du Xème siècle, après séparation des parlers qui allaient donner deux petites branches latérales : le domari (Syrie, Liban, Egypte – dont le rapport avec le rromani n’est pas certain) et le lomani ou boşa (Arménie et Géorgie essentiellement). Une première vague s’est répandue dans le continent européen peu après l’arrivée dans les Balkans. C’est à cette première vague que remontent non seulement la population gitane d’Espagne et les Manouches, mais également le tronc commun des Rroms proprement dits qui s’est implanté sur un axe Balkan-Carpathes-Baltique. La langue parlée par ce tronc commun présente une assez grande unité sur le plan des structures et du vocabulaire de la vie traditionnelle, mais cette unité est plus problématique dès que l’on tente d’exprimer des notions relatives, par exemple, à l’administration ou à la vie européenne (permis de conduire, fer à souder ou à repasser, passage à niveau, haut-parleur, salle d’attente, taux de change...) du fait que chaque groupe rromani a emprunté ces termes à la langue du pays où il se trouvait au moment où il a découvert ces notions. On peut traduire une fable d’Esope en rromani sans rencontrer la moindre difficulté de compréhension entre dialectes, tandis que la traduction d’une résolution de l’ONU exige toute une méthodologie critique, le résultat dépendant en fait autant de la préparation du lecteur à la compréhension de nouveaux concepts que de la rigueur des traducteurs.

En outre, la question de l’intercompréhension entre les différentes variétés du rromani, et entre rromani et sinto, est une question d’autant plus complexe que la langue est aussi un marqueur identitaire : selon le contexte, chacun peut identifier sa spécificité à celle de son parler et en cultiver les caractères les plus idiomatiques, surtout entre locuteurs de parlers relativement proches, entre lesquels chaque interlocuteur sait que de toute manière la compréhension passe, mais où il tient à affirmer sa différence. A l’inverse, chacun peut souligner les mots ou les membres de phrase qu’il a en commun avec son interlocuteur, souvent avec un enthousiasme débordant, surtout si l’intercompréhension est faible entre les parlers en présence. Dans le premier cas, il fait de ce qui est différent ce qui est « propre », en se situant dans une position de contraste ; dans le second cas, il fait de ce qui est commun ce qui est « propre », en situant le contraste entre la communauté rromani des interlocuteurs et le monde non-rromani environnant.

Subdivision dialectale et répartition en France

Les groupes arrivés lors de la première vague ont constitué une première strate dialectale, restée peu différenciée à l’Est (Balkan-Carpathes-Baltique) et profondément altérée à l’Ouest (para-rromanis et péri-rromanis). La région balkanique a vu ensuite se former une deuxième strate qui ne s’est guère étendue au-delà de la péninsule : c’est la strate 2, dite gurbet-ćergar du nom de ses dialectes les plus connus. Enfin, il s’est formé il y a environ deux siècles, apparemment dans le Banat oriental (Roumanie), une troisième strate, dite parfois kelderaś-lovari. On retrouve ses locuteurs dans toute la Russie, en Scandinavie, à Montreuil et Romainville, en Amérique et jusqu’en Afrique du Sud et en Australie. Certains se sont enrichis et se sont placés dans des hiérarchies d’Eglises, si bien qu’ils passent parfois pour une sorte d’élite. C’est aussi l’un des groupes demeuré le plus fidèle aux interdits rituels anciens.

La France est le seul pays où les trois grands groupes de parlers coexistent :

rromani proprement dit : les locuteurs de strate 3, essentiellement kelderaś sont les plus nombreux et les plus anciennement installés (les premières vagues provenaient surtout de Russie). A ce groupe appartiennent aussi des émigrés plus récents originaires de Hongrie et de Roumanie. S’y ajoutent des parlers de strate 1 et 2, correspondant à une immigration d’après-guerre, notamment ces dernières années avec les nombreux Rroms d’origine yougoslave.

sinto (péri-rromani) : après les parlers rromanis de strate 3, les parlers sinto sont les mieux représentés en France par le nombre et la dispersion des locuteurs (Alsace, Ardennes, vallée de la Loire, Ile de France, Auvergne, Limousin, Gascogne, Provence...)

kalé (para-rromani) : il s’agit surtout des kalé espagnols et catalans, parfois mieux conservés en France que dans la péninsule ibérique (Roussillon, Gascogne, Languedoc, Marseille, Lyon, Ile de France). Mentionnons pour mémoire qu’il a existé un kaló provençal spécifique, ou occitano-rromani, subsistant peut-être dans les mémoires d’anciens locuteurs de la région d’Arles.

Le nombre de Rroms, Sinté et Kalé vivant en France serait d’environ 300 000, la très grande majorité d’entre eux citoyens français. Les différents groupes implantés en France ont des pratiques linguistiques variables. Chez les Rroms proprement dits : Lovara, Tchourara, Kelderash et “Yougoslaves”, la pratique de la langue est générale et la transmission familiale s’effectue naturellement.  Certains Rroms “yougoslaves” arrivés en France à une date récente connaissent mal le français, mais il s’agit là d’une situation transitoire qui ne se poursuit pas au-delà de la première génération. Chez les Manouches, la maîtrise de la langue est très inégale, certains l’utilisent couramment et la transmettent, d’autres ne l’utilisent que dans certaines occasions, certains prétendent ne pas la parler. Les Sinté piémontais pour la plupart ont abandonné leur langue et ne s’expriment plus guère qu’en français. Les Gitans, en France comme en Espagne, utilisent l’espagnol, le catalan et le kaló.

Littérature, écriture

Le rromani est longtemps resté une langue uniquement orale. Les Rroms, lorsqu’ils écrivent pour l’usage domestique, le font le plus souvent dans les langues utilisées dans leur environnement et apprises à l’école. Mais depuis au moins un siècle, il existe des publications imprimées en rromani. Elles sont de plusieurs catégories : traductions des Ecritures, brochures de propagande émanant le plus souvent des autorités de certains pays d’Europe orientale (ex-Yougoslavie et ex-Union soviétique essentiellement), littérature orale de collectage (chansons, contes, ethnotextes) mais aussi de plus en plus de publications originales, émanant de Rroms et représentant leur création propre, le plus souvent financées par l’auteur ou par des associations ; ce dernier type de publication ne bénéficie encore hélas que d’une diffusion restreinte. De nos jours, certains pays comme la Roumanie font un effort notable pour publier des ouvrages didactiques en rromani (livres de lecture, arithmétique scolaire, manuels de stylistique etc…) ; l’Union européenne y a aussi contribué à la fin du XXème siècle.

La langue rromani véhicule une littérature orale très riche : proverbes, chansons, contes, histoires vraies, histoires drôles, histoire à faire peur, devinettes etc. Certains genres comme l’épopée sont en revanche peu représentés, mais existent néanmoins. Il est aujourd’hui important de rassembler cette production et de favoriser sa circulation à l’aide des moyens les plus modernes de communication.

Les premier documents écrits en rromani n’ont rien de littéraire. Ce sont d’abord quinze phrases relevées par Andrew Borde et publiées en 1537, puis soixante-dix mots notés par l’Agenois Scaliger (fils de l’humaniste italien) et imprimées à plusieurs reprises dans divers glossaires du XVIIème siècle. Par la suite, jusqu’au XXème siècle, on ne trouve pratiquement que des ethnotextes recueillis par des chercheurs et quelques traductions bibliques. Les premiers efforts de développement de la langue rromani comme moyen moderne d’expression remontent aux années 1920-1940 en URSS où elle est revêtue, sans analyse linguistique préalable, de l’alphabet cyrillique russe et fixée autour du parler rromani de Moscou (strate 1) et modernisée, comme toutes les langues de l’Union, à grand renfort de mots russes.

Après la guerre, la première voix d’un poète est celle d’une femme : Bronisława Wajs, dite Papùśa (“poupée”) dont les vers poignants (les atrocités de la guerre qu’elle vient de vivre, mais aussi la nature, l’inspirent souvent) ont été publiés par Jerzy Ficowski. Déchirée entre sa tradition et les menées de Ficowski, elle est victime de dépressions répétées, détruit ses manuscrits puis disparaît sans laisser en Pologne du moins, de successeur.

Ce n’est que dans les années 70 que s’affirme, dans le sud yougoslave, un double courant de création. C’est, d’une part, une veine intellectuelle d’avant-garde, avec à sa tête Rajko Djurić de Belgrade, qui édite une douzaine de numéros de la revue bilingue Krlo e Rromenqo “La voix de Rroms” et plus de dix ouvrages de poésie ou d’ethnologie. C’est, aussi d’autre part, une production massive d’inspiration romantique , avec des dizaines de jeunes auteurs, produisant rarement plus de quelques poèmes chacun, mais liés entre eux par une sorte de fraternité sacrée. Avec les événements tragiques de Yougoslavie, la mise à sac de son appartement et des menaces répétées, Rajko Djurić a dû chercher refuge en Allemagne, où il a fondé le PEN-Club rromani, et les jeunes voix du sud ont été étoufées.

En Hongrie on trouve quelques grands noms comme Daróczi József et Rostas-Farkas György, ou le jeune Szabolcsi Mihály (ainsi que Bari Karoly et Lakatos Ményhert en hongrois). Il faut arriver en Tchécoslovaquie pour retrouver une production numériquement significative, dont les auteurs les plus importants sont Margarita Reisnerová et Dezider Banga. Le grand Leksa Manuś, Rrom de Lettonie mort à Moscou, a été la figure la plus notable de la poésie rromani d’après-guerre en Russie. Signalons encore les récits de Jeta Duka en Albanie et les poèmes de Sali Ibrahimi en Bulgarie ainsi que ceux de Luminiţa Cioabă en Roumanie. Ni la Grèce, ni les pays occidentaux ne semblent participer à ce mouvement créateur.

A la spécificité de la culture rromani telle qu’elle a été transmise par les mythes et légendes ancestraux, les auteurs combinent souvent des influences de caractère européen, que ce soit le type romantique ou moderniste, souvent après le déclin de ces modèles dans la littérature ambiante. Certains vont jusqu’à intégrer à leur création des éléments du stéréotype produit par la société environnante au sujet des tsiganes. Presque tous, en outre, se font un devoir d’introduire une composante indienne, acquise au cours de lectures diverses ou d’un voyage au Baro Than (“Grand Pays”), ou encore simplement imaginées.

Langue commune, route commune

Le processus de standardisation de la langue rromani, tel qu’il a été développé notamment par la Commission Linguistique (aujourd’hui Commissariat à la langue et aux droits linguistiques) de l’Union Rromani, satisfait à la fois à deux fonctions : une fonction de communication, puisqu’il s’efforce de constituer une langue rromani dite du rassemblement, qui soit commune à tous les locuteurs, en éliminant les emprunts européens locaux qui constituent un obstacle à l’intercompréhension et en les remplaçant par des éléments qui, au contraire, la favorisent ; mais aussi une fonction d’identité, puisqu’il s’efforce de respecter et de maintenir les spécificités de chaque parler, réserve faite, bien entendu, des éléments (surtout des emprunts et des calques) causant des difficultés d’intercompréhension.

Il s’agit d’un processus complexe qui tend à induire une convergence tolérante des parlers existants dans le cadre d’un pluralisme à la fois traditionnel et porteur d’enrichissement. Divers projets de standardisation partielle et/ou individuelle, ont existé depuis la guerre, généralement limités à un dialecte ou à une liste de mots conçue plus ou moins arbitrairement, mais les travaux de la Commission Linguistique de l’Union Rromani sont les premiers, et pour l’instant les seuls à : - émaner d’un large travail de groupe (qui a atteint la trentaine de participants, soit plus des deux tiers du total mondial des spécialistes), - couvrir l’ensemble des parlers rromani dans une optique de tolérance réciproque et de respect mutuel, - proposer un système cohérent depuis la phonologie jusqu’au lexique, avec des résultats visibles (multiples traductions de documents officiels, publications, interprétations de conférences...) Ces travaux se poursuivent actuellement, essentiellement sur le plan lexicographique, terminologique, didactique et stylistique.

Enseignement

En France, en dehors de quelques expériences ponctuelles et sporadiques qui ont pu être tentées dans le cadre de la mise en place de modalités particulières pour la scolarisarion des enfants tsiganes, il n’existe à ce jour aucun enseignement de rromani ou de sinto dans le primaire et le secondaire. Pourtant, les intéressés s’affirment comme Français et décidés à le rester, mais aussi comme locuteurs de sinto et de rromani – et tout autant décidés à le rester. Ils veulent aussi transmettre ce patrimoine à leurs enfants. Comme on ne transmet effectivement que la langue que l’on a acquise à la maison et développée à l’école, il est essentiel que les jeunes parents maintiennent la continuité de la transmission et que l’école joue son rôle d’éveil, à travers la langue maternelle, à l’immensité de l’univers.

Dans le supérieur, le rromani est enseigné à l’Institut national des langues et civilisations orientales à Paris. Cet enseignement est basé sur les principes complémentaires de polynomie et de convergence. L’accent est d’abord mis sur la structure dialectale du rromani puis sur la cohérence des correspondances entre paradigmes. Chaque étudiant est invité à choisir un parler en fonction de ses motivations propres et à surveiller scrupuleusement la cohérence intradialectale des formes qu’il emploie, afin qu’il arrive à s’exprimer dans un parler homogène tout en comprenant les autres variétés. Cet enseignement est un instrument de choix pour la préparation d’une élite rromani capable de comprendre les enjeux nationaux et européens et d’intervenir comme citoyens dans la vie publique. Il est également destiné à former des scientifiques, des médiateurs et des traducteurs, mais surtout des enseignants aptes à compenser le déficit historique en instruction et éducation citoyenne dont souffrent de trop nombreux groupes de Rroms, Sintés et Kalés.

D’après Marcel COURTHIADE (Inalco)

Pour en savoir plus :  Langues et cité n° 9 : la langue (r)romani. (juin 2007)

Type de langue: 
Les langues non-territoriales