Yiddish

Le yiddish est le résultat de la fusion d’éléments germaniques, romans, hébreux, araméens et slaves. En raison de la prédominance des premiers, on le classe souvent parmi les langues germaniques, mais l’importance de l’ingrédient sémitique et l’usage de l’alphabet hébreu pour son écriture, font qu’on le considère aussi comme une langue orientale.

Il fait partie par ailleurs du groupe dit des judéo-langues, qui comprend des langues juives orientales ou occidentales comme le judéo-arabe ou le judéo-espagnol. Ces langues, nées au gré d’incessantes migrations, ont en commun le fait de fondre dans un même système trois sortes de composantes linguistiques :  - l’antique patrimoine hébreu-araméen (véhiculé par la liturgie, l’instruction biblique et les études talmudiques - l’apport de parlers juifs développés dans un environnement géographique antérieur. - des emprunts massifs de la langue des voisins non juifs (dans le cas du yiddish, des dialectes du moyen-haut allemand).

Variations géographiques, aire d’extension

Langue parlée de la plupart des communautés juives d’Europe depuis le Moyen-Age, le yiddish s’est développé en deux branches : occidentale, répandue dans l’aire germanique, en Bohème et jusqu’au nord de l’Italie, et orientale, qui s’épanouit notamment à partir du 17ème siècle dans l’aire slave, avec une indépendance accrue par rapport au rameau occidental déclinant. En effet, la branche occidentale s’est beaucoup affaiblie depuis le début du 19ème siècle pour cause d’assimilation linguistique, jusqu’à l’extinction complète dans les parties les plus centrales de son territoire historique. L’orientale était parlée en 1939 par plus de dix millions de personnes concentrées en Pologne, URSS, Lituanie, Roumanie et Hongrie ou établies dans des pays d’émigration : les États Unis, la France, l’Angleterre, l’Amérique latine, l’Afrique du Sud et la Palestine. Le génocide des Juifs d’Europe (1939-1945) a réduit dramatiquement ce nombre, tandis que la répression en URSS (dès les années 1930 puis notamment en 1948-1960) portait un coup sévère aux espoirs de rétablissement. La politique d’hébraïsation menée par l’état d’Israël depuis 1948 et les processus d’assimilation linguistique partout ailleurs ont aussi contribué à la chute du nombre des yiddishophones, qui ne dépasse sans doute pas actuellement le million et demi dans l’ensemble du monde.

Histoire de la langue et de ses usages

Bien qu’utilisé par toutes les classes de la société juive traditionnelle, le yiddish n’y avait pas le même rang que l’hébreu (langue non parlée jusqu’à la fin du 19ème siècle). Du point de vue des autorités rabbiniques, écrire dans la langue vernaculaire ne se justifiait qu’en vue de l’édification des personnes moins instruites. Pourtant, à côté des ouvrages religieux édifiants, toute une littérature plus ou moins séculière s’est épanouie à partir du 16ème siècle. En forment partie des poèmes épiques, contes, récits d’aventures, chroniques, poèmes satiriques et pièces de théâtre populaire. Cette production, souvent anonyme, ne prétendait pas disputer à l’écrit hébreu son prestige en tant que porteur des valeurs et contenus essentiels du judaïsme.

Avec l’essor au 19ème siècle de mouvements de modernisation et sécularisation de la vie juive, le yiddish devient l’instrument privilégié pour la propagation de l’instruction et de la culture générale parmi les masses populaires. C’est alors que surgit une littérature moderne, née du besoin des intellectuels de se faire entendre du peuple fût-ce au prix d’utiliser une langue souvent méprisée par eux mêmes. Ces premiers auteurs découvrent ensuite les potentialités esthétiques de la création en langue populaire. Bientôt leur littérature gagne une grande diffusion, dont témoigne l’immense popularité des trois “ pères fondateurs ” : Mendele Moykher-Sforim (1836-1917), Yitskhok Leybush Perets (1852-1915) et Sholem-Aleykhem (1859-1916).

La presse et le théâtre yiddish se développent notablement dès les années 1890, tant dans le foyer d’Europe orientale que dans les nouvelles communautés de la yiddishophonie. Peu après, un mouvement yiddishiste s’affirme parmi une partie de la classe intellectuelle sécularisée, ainsi que dans les mouvements politiques à sensibilité socialiste ou populiste. En 1908 se réunit à Tchernovtsy une conférence d’écrivains et figures politiques qui préconise la reconnaissance du yiddish comme l’une des langues nationales des Juifs. Cela donne une puissante impulsion à de nombreuses initiatives pour organiser le développement et la transmission de la culture populaire. Dès la veille de la première Guerre Mondiale on voit naître et progresser, surtout en Europe orientale mais aussi ailleurs, des réseaux de bibliothèques et clubs culturels, des écoles laïques en yiddish et des institutions consacrées à la recherche philologique, historique et démographique qui, fonctionnant dans cette langue, œuvrent pour sa défense et illustration.

La période entre les deux guerres mondiales se caractérise aussi par une explosion de l’édition (plusieurs centaines de titres par an publiés pour la plupart en Pologne, États Unis et URSS), par le surgissement d’avant-gardes littéraires des deux côtés de l’Atlantique et, en Pologne au moins, par un véritable culte populaire de la littérature. Le mouvement gagne aussi les secteurs religieux et traditionalistes, toujours très importants dans de la société juive et qui comptent désormais avec une presse yiddish et une production littéraire conformes à leur esprit.

Le yiddish en France aujourd’hui.

En France, pays dont la région Lorraine (au sens large) a été le berceau historique de la langue il y a un millénaire, on pratique actuellement tant le yiddish occidental (alsacien ou lorrain) que l’oriental, apporté depuis les années 1880 par des vagues d’immigrants de Russie, Roumanie et Pologne. Le premier est assez affaibli. Le deuxième se montre plus vivace, mais a subi aussi un sérieux déclin.

Littérature, presse médias.

La production littéraire (plus de cent titres entre 1948 et 1983) et la presse (trois quotidiens et de nombreuses revues dans la même période) sont réduits dans les années 90 à quelques éditions sporadiques et à deux revues bimestrielles, auxquelles viennent s’ajouter deux émissions hebdomadaires sur la radio communautaire et un site Internet. Par contre, les autres manifestations culturelles (festivals de la chanson, du film, spectacles de café-concert, de rares productions théâtrales) attirent un public de plus en plus nombreux.

Nombre de locuteurs

On suppose que la population yiddishophone (Paris, Nancy, Strasbourg, Lyon, Lille et quelques autres villes) doit compter plusieurs milliers de personnes, mais la connaissance passive touche probablement une population d’au moins cinquante mille.

Transmission de la langue, usages sociaux.

La transmission, très mal assurée dans les familles de parents immigrés, commence pourtant à être envisagée avec davantage de sérieux par les générations suivantes. Si le yiddish n’est traité comme langue véhiculaire que dans des milieux très restreints, soit les membres âgés de familles immigrés, soit essentiellement parmi des ultra-orthodoxes, il est pour la majorité des locuteurs (ou des apprentis-locuteurs) un véhicule identitaire et connaît à ce titre un renouveau durable, comparable à ceux qu’ont connu d’autres cultures minoritaires en France. Preuve de ce renouveau, l’Association pour l’Étude et la Diffusion de la Culture Yiddish (AEDCY), fondée à Paris en 1981, a été en Europe la toute première institution consacrée à cette culture fondée et animée par des personnes nées après 1945.

Enseignement

Malgré quelques tentatives, il n’y a pas encore d’enseignement pour enfants. La transmission se fait dans le cadre de cours pour adultes de tous âges organisés par le Centre Medem pour le Yiddish, l’AEDCY ou l’Association d’Anciens combattants Juifs (Paris) ou par d’autres cercles similaires à Nancy, Strasbourg, Lyon.

Une autre forme de diffusion se fait dans les universités ; bien qu’aucun cursus complet conduisant à un diplôme d’enseignement n’y soit dispensé, on y trouve des cours du niveau débutant jusqu’à celui du doctorat (plusieurs thèses soutenues pendant la dernière décennie en littérature comparée). Le yiddish est enseigné actuellement à l’Institut national de Langues et Civilisations Orientales (INALCO), et aux universités Paris 4, Paris 7, Paris 8 et Marseille. A Mulhouse, un enseignement universitaire, relayé par une structure associative, se consacre au yiddish occidental (CREDYO). La coopération entre structures universitaires et réseaux associatifs (cf. par exemple la circulation des enseignants) est élargie à l’espace européen : depuis 1996, Paris, Strasbourg et Bruxelles conjuguent leurs efforts pour organiser une Université d’été attirant des élèves de plusieurs pays d’Europe, voire d’Amérique.

D’après Yitskhok NIBORSKI (Inalco)

Type de langue: 
Les langues non-territoriales